BULLETIN
du MUSÉUM NATIONAL
d’HISTOIRE NATURELLE
science
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PUBLICATION BIMESTRIELLE
P 1 '.'
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o-chimiques
N” 348 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 1975
li
BULLETIN
du
MUSÉUM NATIONAL D’HISTOIRE NATURELLE
57, rue Cuvier, 75005 Paris
Directeur : Pr M. Vachon.
Comité directeur : Prs Y. Le Grand, C. Lévi, J. Dorst.
Rédacteur général : Dr M.-L. Bauchot.
Secrétaire de rédaction : M me P. Dupérier.
Conseiller pour l’illustration : Dr N. Halle.
Le Bulletin du Muséum national d’Histoire naturelle, revue bimestrielle, paraît depuis
1895 et publie des travaux originaux relatifs aux diverses branches de la Science.
Les tomes 1 à 34 (1895-1928), constituant la l re série, et les tomes 35 à 42 (1929-1970),
constituant la 2 e série, étaient formés de fascicules regroupant des articles divers.
A partir de 1971, le Bulletin 3 e série est divisé en six sections (Zoologie — Botanique —
Sciences de la Terre — Sciences de l’Homme — Sciences physico-chimiques — Écologie
générale) et les articles paraissent, en principe, par fascicules séparés.
S’adresser :
— pour les échanges, à la Bibliothèque centrale du Muséum national d’His¬
toire naturelle, 38, rue Geoffroy-Saint-Hilaire, 75005 Paris (C.C.P.,
Paris 9062-62) ;
— pour les abonnements et les achats au numéro, à la Librairie du Muséum
36, rue Geoffroy-Saint-Hilaire, 75005 Paris (C.C.P., Paris 17591-12 —
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Cuvier, 75005 Paris.
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Sciences de la Terre : France, 90 F ; Étranger, 99 F.
Botanique : France, 70 F ; Étranger, 77 F.
Écologie générale : France, 60 F ; Étranger, 66 F.
Sciences physico-chimiques : France, 20 F ; Étranger, 22 F.
International Standard Serial Number (ISSN) : 0027-4070.
BULLETIN DU MUSÉUM NATIONAL D’HISTOIRE NATURELLE
3 e série, n° 348, novembre-décembre 1975, Sciences physico-chimiques 5
SOMMAIRE
M. Guyot. — Synthèse partielle de la chartreusine. 9
P. J o s s a n g et D. Molho. — Sur un effet de seuil en chimiotaxonomie numérique. 13
34S, 1
Synthèse partielle de la chartreusine
par Michèle Guyot *
Résumé. - Une synthèse partielle de la chartreusine, substance biologiquement active,
est proposée, par condensation de Pçchmann d’un (3-cétoester et d’un a-naphtol, convenablement
substitués, suivie d’une aromatisation.
Abstract. Several steps of thé synthesis of Chartreusine — a biologically active compound —
are outlined. The path followed is a Pechmann condensation of a suitablv substituted [3-cetoester
and an a-naphtol, followed with aromatization.
La chartreusine 1, extraite tout d’abord de Slreplomyces chartreusis (1), puis d’autres
Streptomyces (2), est un antibiotique actif principalement vis-à-vis de Staphylococcus aureus,
des bactéries gram-positif et de certaines mycobactéries, mais inactif contre les bactéries
gram-négatif (2).
Plus récemment, il a été montré que la chartreusine inhibe la synthèse de la poly-
phénylalanine, ainsi que deux enzymes, l’amiuoacyltransférase-l et la transférasc-1, pro¬
bablement en se liant fortement aux ribosomes (3).
Sa structure : glucoside d’une dibenzodilactone, a été élucidée par des études spec¬
trales et des dégradations chimiques, grâce aux travaux de Sternbacii (4) et de Schmid
(5, 6, 7).
Lors de cette étude, Schmid (5) a montré (pie la dégradation douce de l'aglycone de
la chartreusine 2 , par la soude alcoolique, conduisait à une dibenzocoumarine 3 , dont il
décrit le dérivé totalement méthylé 4 .
Aucune tentative de synthèse de la chartreusine elle-même, ni de son aglycone n’ayant
* Laboratoire de Chimie appliquée aux corps organisés, Muséum national d’Histoire naturelle, 63, rue
de Bufjon, 75005 Paris.
10
MICHÈLE GUYOT
été signalée, à notre connaissance, il était intéressant, dans un premier temps, de parvenir
à la dibenzocoumarine 3 ou à son dérivé méthylé 4.
Pour réaliser une synthèse de 4, non ambiguë quant à la position des substituants,
nous avons envisagé d’effectuer la condensation de Peehmann entre le diméthoxy-4,8
naphtol-l 5 et la méthoxy-6 méthyl-3 carbéthoxy-2 cyclohexanone-1 6.
Ce p-cétoester 6‘, qui n’était pas décrit, a pu être obtenu en trois étapes :
a — l’hydrogénation de l’isovanilline 7, en présence de Ni de Raney, qui conduit directe¬
ment au méthoxy-6 méthyl-3 cyclohexanol 8 (mélange de stéréoîsomères) ;
b — l’oxydation de ce composé 8 en méthoxy-6 méthyl-3 cyclohexanone-1 9 ;
c — la carbéthoxylation de la méthoxy-6 méthyl-3 cyclohexanone-1 9 qui mène au (3-
cétoester 6.
8 9 6
Le seul hydroxyle libre sur le diméthoxy-4,8 naphtol-l -5 étant l’hydroxyle en posi¬
tion 1, la condensation de Peehmann entre 3 et 6 conduit nécessairement à la méthyl-1'
triméthoxy-6, 6', 6" tétrahydro-1', 2', 3', 4' dibenzo-3, 4, 7, 8 coumarine 10.
Le dérivé tétrahydrogéné 10, chauffé à 240°C, en présence de palladium sur charbon,
est aromatisé en méthyl-1' triméthoxy-6, 6', 6" dibenzo-3, 4, 7, 8 coumarine 4, dont les
caractéristiques physiques sont identiques à celles données par Schmid (5) pour le dérivé
méthylé du produit de dégradation de la chartreusine.
SYNTHÈSE PARTIELLE DE LA CHARTREUSINE
11
Ce résultat apporte la première preuve effectuée par synthèse de la structure de la
ehartreusine.
La poursuite de ce travail doit nous permettre d’accéder à l’aglycone de la ehartreusine
et à la ehartreusine elle-même.
PARTIE EXPÉRIMENTALE
Méthoxy-2 méthyl-5 cyclohexanol 8 C 8 H lfi 0 2
40 g d' isovanilline, 50 g de riickeJ de Raney et 40 cm 3 d’éthanol sont agités à 150°C
pendant 6 heures sous une pression d hydrogène de 200 bars. Après fdtration du nickel,
T éthanol est évaporé, cl le MeO-6 Me-3 cyclohexanol distillé. Eh. : 90-92°C/12mm Hg.
Méthoxy-6 wélhyl-3 cyclohexanone 9 C 8 II u < ) 2
13 g de méthoxy-6 méthyl-3 cyclohexanol 8 sont oxydés par le mélange sulfo-chro-
mique selon la méthode de Heifer (8). La méthoxy-6 méthyl-3 cyclohexanone est obtenue
avec un rendement de 65 %. Eh. : 87°C/2mm Hg. Spectre IR v c=0 : I 700 cm- 1 .
Méthoxy-6 inélhyl-3 carbéthoxy-2 cyclohexanone 6 C u H 18 0 4
12 g de méthoxy-6 méthoxy-3 cyclohexanone sont traités selon (9) par de l’oxalate
d’éthyle (12,3 g) en présence d’éthylate de sodium. Après décarbonylation du glyoxalate
obtenu sur poudre de verre avec une trace de poudre de fer, la méthoxy-6 méthyl-3 carbé-
thoxy-2 cyclohexanone 6 est distillée. Eh. : 130-135°C/40 mm Hg.
Spectre IR v c = 0 : 1636, 1660, 1720 et 1725 cm- 1 .
Analyse calculée pour C 11 H Ig 0 4 % : C 61,66 II 8,47 ;
trouvée : 60,51 8,38.
Méthyl-3' lriméthoxy-6 , 6', 6" télrahydro-1', 2', 3', 4’ dibenzocoumarine CjjII^Oj 10
1,2 g de dimét hoxy-4, 8 naphtol-1 (10) et 1,25 g de méthoxy-6 méthyl-3 carbéthoxy-2
cyclohexanone 6 sont chauffés en présence d’acide polyphosphorique, à 70°C, avec agitation,
pendant 20 mn. Le mélange réactionnel est. jeté sur de la glace, le précipité formé est filtré,
puis repris par du benzène bouillant. Le benzène est évaporé et la masse obtenue lavée à
l’éther, puis cristallisée dans le méthanol (500 rng). F. : 250°C.
Analyse C 21 ll 22 () 5 calculée % : C 72,17 II 6,26;
trouvée : 72,42 6,35.
RMN : 3 ppm (T.M.S. ref. int.) 8-7,1 mult. (611) arom., 4,1 s (6H) 2 OCH 3 arom.,
3,98 s. (3H) OCH 3 aliph. 2,7 et 1,9 mult. (6H) aliph., 1,17 d (3H) CH 3 .
Méthyl-3’ lriméthoxy-6, 6', 6" dibenzo-3, 4, 7, 8 coumarine 4 C 21 Il l8 0 5
500 mg de 7 et 150 mg de palladium/charbon sont chauffés à 240°C. Après addition
d’éthanol, le charbon palladié est filtré. L’éthanol est évaporé et le résidu cristallisé dans
12
MICHÈLE GUYOT
le mélange benzène-éther de pétrole. On obtient ainsi 100 mg de produit F 195-196°C [litt.
192-193°C (5)].
Analyse C 21 H 18 0 5 calculée % : C 71,99 11 5,18 ;
trouvée : 72,06 5,23.
RMN 3 ppm (T.M.S. ref. int.) 8-7,3 massif (6H) arom., 4,1 s (911) OC 11 3 , 2,55, (311)
CH S .
Nous remercions MM. D. Anker et A. Maschencko pour la préparation du dimétlioxy-4,8
naplitol, Mr Dorme pour les micro-analyses.
RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES
(1) K. M. Calhoun, L. E. Johnson, C. M. Teeters et W. G. Jackson, J. am. chem. Soc., 1953,
75 : 4011.
(2) J. Berger, L. H. Sternbach, R. G. Pollock, E. R. La Sala, S. Kaiser et M. W. Gold-
berg, J. am. chem. Suc., 1958, 80 : 1636.
(3) R. E. Gregg et L. R. Heintz, Arch. Biochem. Biophys,, 1972, 152 : 451.
(4) L. H. Sternbach, S, Kaiser et M. W. Goldberg, ./. am. chem. Soc., 1958, 80 : 1639.
(5) E. Simonitsch, W. Eiseniiutii, O. A. Stamm et H. Sciimid, Ilelv. chim. Acta, 1960, 43 : 58.
(6) E. Simonitsch, W. Etsenhuth, O. A. Stamm et H. Schmid, Helv. chim. Acta, 1964, 47 : 1459.
(7) W. Eisenhijth, O. A. Stamm et LI. Schmid, Helv. chim. Acta, 1964, 47 : 1475.
(8) L. Helfer, //e/e. chim. Acta, 1924 : 7, 950.
(91 II. R. Snyder, L. Abrooks et S. IL Shariho, Organic Synthèses, Chapman et Hall Ltd,
1946, London, vol. II : 531.
(10) N. F. IIayes et R. H. Thomson, J. chem. Soc., 1955 : 904.
Manuscrit déposé le 24 avril 1975.
Bull. Mus. nain. Hist. nat., Paris, 3 e sér., il 0 348. nov.-déc. 1975,
Sciences physico-chimiques 5 : 9-12.
Achevé d'imprimer le 27 février 1976.
Sur un effet de seuil en chimiotaxonomie numérique
par Per Jossang et Darius Moliio *
Résumé. - Des calculs effectués sur des données chromatographiques (présences ou absences
de substances) publiées dans la littérature indiquent que, au niveau du genre, le coefficient de
similitude moyen est généralement voisin de 0,70, et légèrement supérieur ; au niveau de l’espèce,
il est supérieur à 0,80.
Abstract. - Mean matching coefficients s, based upon chromatographie data (presence or
absence of giveu eompounds) published in the literature, satislied following relations : at the genus
level s > 0,70 and s # 0,70 ; at the species level s > 0,80.
Au cours d’une étude comparée des flavonoïdes et des acides hydroxycinnamiques du
genre Vitis, Yap et Reichardt (1) font observer que, d’une façon générale : « la chroma¬
tographie... fournit souvent des indications tout à fait suffisantes pour déterminer l’origine
et la position systématique d’une espèce et parfois d’une variété. La présence on l’absence
de ces substances autorisent chez des espèces pures des conclusions sur la position systé¬
matique de l'entité à classer... on peut même parler d’un chromatogramme caractéristique
de chaque espèce ».
Alsio.n et Turner (2) renchérissent : « il n’est plus utile de discuter de la nature du
critère biochimique... le schéma général des constituants fondamentaux est tellement sur
que l’on peut identifier une espèce à partir de ce schéma aussi rapidement et avec autant
d’exactitude qu’on aurait pu le faire à partir d’un spécimen vivant en pleine floraison ».
Les considérations précédentes s’appliquent à la chimiotaxonomie prise dans son
ensemble. En ce qui concerne, plus spécialement, la chimiotaxonomie numérique, il s’agit
d’une discipline qui s’est développée considérablement dans la dernière décade, notamment
en Amérique du (Nord et en Suède. On pourrait la définir de façon sommaire comme l’appli¬
cation aux ehromatogrammes d’êtres organisés des principes dégagés par Sokal et Sneath
dans leur ouvrage fondamental : « Prineiples of Numerieal Taxonomv » (3).
Il s’agit d’une méthode désormais trop classique pour qu’il soit nécessaire de la décrire
longuement ; le lecteur peu familiarisé avec elle pourra se reporter avec profit à la discus¬
sion de Dass et Nvbo.m (4) ou aux exemples traités par Dedio, Kaltsikes et La rte r
(15, 27, 30) parmi bien d’autres. Rappelons-en simplement le principe : l’analogie de deux
unités taxonomiques opérationnelles (UTO) est évaluée sur les ehromatogrammes par le
m -)- n
coefficient de concordance simple s =-—-où : m est le nombre de produits communs
aux deux UTO, n est le nombre de produits simultanément absents dans les deux UTO,
* Laboratoire de Chimie appliquée aux corps organisés, Muséum national d’Histoire naturelle, 63, rue
de Bufjon, 75005 Paris.
14
PER JÔSSANG ET DARIUS MOLHO
et N est le nombre total de substances utilisées pour les comparaisons affectant l’ensemble
des UTO envisagés.
(Un UTO est, pour dire les choses simplement, un « taxon à l’essai ».)
De nombreux coefficients ont été proposés pour examiner la similitude, mais Dass
et Nybom (4) ont montré expérimentalement que les « absences communes » devaient être
prises en compte, ce qui est le cas pour le coefficient s que nous utilisons. Insistons sur le
fait que la chimiotaxonomie numérique ne doit jamais, même sous prétexte d objectivité,
être appliquée automatiquement, sans discernement. Il est nécessaire que les séparations
soient optimales, ce qui implique la recherche de conditions opératoires adéquates : adsor-
hant (silice, alumine, polyamide, cellulose), temps et température d'activation, éluant,
méthode de révélation. C’est la meilleure séparation obtenue qui servira de base aux esti¬
mations numériques. Il faut ensuite que les substances examinées soient en nombre aussi
grand que possible (disons pour fixer les idées, N = 20 et si possible, N = 30 ou 40, mais
reconnaissons que c'est malheureusement assez rare dans la pratique). Une condition qui
nous paraît importante, et souvent négligée, est la suivante : il faut que, sur le tableau qui
résume la distribution des « présences )» (ff-) et des « absences « (—) on observe, a posteriori,
un aspect continu et variable (si par exemple six substances sont simultanément absentes
dans la moitié des UTO — ce qui se traduira sur Je tableau représentatif par un hiatus,
une grande lacune — et présentes, simultanément, dans l’autre moitié, elles se comportent
en réalité comme un seul caractère).
1 a question des substances présentes à l’état de traces est assez irritante : faut-il
les compter -f- ou — ? Nous avons opté pour la première solution, à la fois parce qu’une
présence, même faible quantitativement, nous paraît significative, et parce que la conven¬
tion contraire aboutit à l’arbitraire le plus total : à partir de quelle concentration dirons-
nous qu’un constituant est présent ? Ajoutons qu’une analyse quantitative des substances
est généralement illusoire, à moins de précautions particulières, car trop de paramètres
interviennent, par exemple l’âge de la plante, son origine géographique, les hydrolyses
enzymatiques entre la récolte et. l’extraction, etc.
Existe-t-il des conditions relatives à la nature chimique des produits utilisés pour
estimer les analogies ? Autrement dit, peut-on parler de « bons » et de « mauvais » produits
en chimiotaxonomie ? Que les flavonoïdes — déterminés génétiquement, ainsi que l’avait
reconnu Soott-Moncrieff (5) dès 1939 — présentent un intérêt taxonomique certain n'est
pas douteux, notamment d’après IIarhoiime (6). Il eu est de même des terpènes, ainsi que
l’a établi vois Rudloff dans le genre Pseudolsuga (7) mais il est vrai que ce contrôle géné¬
tique peut n’ètre pas total, ainsi que Ta observé Hanover dans le genre Pinus 8). Brf.hm
et Alston (9) cités par Simon 10) « ont trouvé, dans leur étude du genre Baptisia , que les
phénoliques étaient des indicateurs plus sûrs des relations interspécifiques que les alca¬
loïdes ou les acides aminés ». Dans Nicoliana , les alcaloïdes (11) ne donnent pas de résultats
très satisfaisants, et si l’électrophorèse des protéines peut présenter un intérêt certain,
comme l’a montré Pastor (12) dans Trifolium subterraneum, les acides aminés auraient,
d’après Reddi Vejnkata et Pur ers (13) « peu ou pas de valeur dans la chimiotaxonomie
des plantes supérieures ». De tout ce qui précède, on pourra retenir qu’il est avantageux
d’inclure dans les comparaisons des produits aussi divers que possible. Toutes ces précau¬
tions présentes à l’esprit, on peut calculer les valeurs de s, eu partant de résultats chromato-
graphiques publiés dans la littérature.
EFFET DE SEUIL EN CHIMIOTAXONOMIE NUMÉRIQUE
15
Explicitons sur un exemple comment on conduit les calculs : Ockendon, Veston et Naifeh
( 31), examinant les flavonoïdes de Psoralea (Lcguminosae publient un tableau qui indique la répar¬
tition de 15 substances dans 31 espèces du genre Psoralea (Psoralea argophylla, aronmtica, cali-
fornica, canesvens,... virgala). Nous calculons le coefficient de similitude - selon la formule donnée
plus haut — de P. argophylla avec P. aromatica, P. californica,... P. virgala, puis de P. aroma-
31.30
tica avec P. californica, P. canescens.... P. virgata, et ainsi de suite. Il y a - • == 465 combinaisons
deux à deux des espèces envisagées, ce qui donne lieu à 465 comparaisons, et 465 coefficients de
similitude dont la moyenne arit hmétique figure — sous le terme de similitude moyenne — dansl e
tableau I a.
On procède de même pour tous les autres groupes.
Effet de seuil
D’après la définition même, s est soumis à la seule condition d’être compris entre 0
(pas de ressemblance) et 1 (ressemblance totale) ; sur ce segment, s prend des valeurs quel¬
conques. Il peut sembler a priori simpliste, pour ne pas dire plus, de vouloir « étalonner »
les valeurs de s par rapport à la classification botanique admise, dont on se plaît parfois à
souligner le caractère « commode » et, pour tout, dire, conventionnel. Mais examinons sans
parti pris les valeurs de s (il s’agit ici de valeurs moyennes) à l’intérieur d'un même genre
(tabl. T a) ou à l’intérieur d’une même espèce (sous-espèces, variétés..,) (tabl. I b) : il n’est
pas besoin d’être statisticien pour constater que ces nombres sont loin d’être distribués
au hasard :
— à l’intérieur d’un même genre, la similitude moyenne est, en ce qui concerne les diverses
espèces qui le constituent, voisine de 0,7, et généralement un peu supérieure ;
— à l’intérieur d’une même espèce, les diverses sous-espèces, variétés, races... donnent
lieu à une similitude supérieure à 0,8 l ies variétés très proches les unes des autres tels
les cultivars donnent souvent lieu à des valeurs de l’ordre de 0,9 ou plus).
Ces seuils étant admis (sous toutes réserves, car il va sans dire qu’un inventaire beau¬
coup plus étendu est indispensable pour en confirmer la validité ou en cerner les limites),
montrons sur quelques exemples comment on peut utiliser ces seuils pour résoudre des
problèmes botaniques précis. Les deux premiers sont tirés d’une récente publication de
Williams, Uakbohjne et Smith (14) sur la ehimiotaxonomie de Saccharum et de quelques
genres voisins, dont Erianthus, Ripidium, Narenga et Sclerostaehya, le dernier d’une étude
de Aegilops par Dedio et Kaltsikes (15).
1. Ripidium (i — 0,76) et Erianthus (s = 0,91 ) se ressemblent plus entre eux (et bien
assez pour constituer chacun un genre car 0,76 >■ 0,7 et 0,9L > 0,7) que Ripidium et Erian¬
thus (§ = 0,69). Ajoutons que le coefficient de concordance Ripidium-Erianthus est prati¬
quement situé au niveau du seuil générique, ce qui explique que ces deux genres aient
été longtemps confondus. On observe que Erianlhus constitue un taxon beaucoup plus
homogène que Ripidium : c’est l’un des avantages des méthodes numériques que de per¬
mettre de telles estimations.
2. Bien que deux clones seulement aient été comparés (et par voie de conséquence,
deux chromatogrammes) les données de Harborne et coll. nous permettent de calculer
s (Narenga-Scleroslachya) = 0,83 > 0,7.
16
PER JÔSSANG ET DARIUS MOLHO
Ainsi nous sommes conduits à estimer que les deux genres n’en font qu’un. Or c’est
précisément ce qu’a suggéré Grassl (16) cité par Harborne, en se fondant sur des données
purement morphologiques.
3. Dedio et Kaltsikes (15), dans leur étude de Aegilops, estiment que, contrairement
à ce qu’avaient proposé Morris et Sears (17), il n’y avait pas lieu de réunir Aegilops et
Triticum dans un même genre. Nous obtenons : s ( Aegilops-Triticum ) = 0,45 < 0,7, et
pouvons par suite souscrire à ce dernier point de. vue.
On pourrait nous demander si nous avions rencontré des cas où nos règles empiriques
se seraient trouvées en défaut. Cela s’est effectivement produit dans le genre Brussica (2) :
nous y avons obtenu s = 0,58 < 0,7. Nous avons cherché à expliquer cette anomalie. C’est
ainsi que nous avons observé tout d'abord que Dass et Nybom (4), dans leur étude des
composés phénoliques du genre Brassica, y avaient inclus le genre S inapis ( Brassica nigra
Koch = Sinapis nigra L), alors que d’après les résultats d’une étude de Vaugiian et Den-
ford (18) — utilisant l’électrophorèse des protéines — il faut séparer les deux genres. Nous
avons refait le calcul de la similitude moyenne — toujours d’après les données chromato-
graphiques de Dass et Nybom (4) — mais l’accroissement de la similitude ainsi obtenu
après exclusion de Sinapis nigra (0,60, au lieu de 0,58, avant exclusion) est trop faible
pour être significatif. Nous avons fini par trouver l'explication de ce faible coefficient de
similitude sous la plume de Guignard (18) qui écrit que la classification «très artificielle »
des différents genres de Crucifères est fondée sur des «caractères très secondaires» ; l’examen
de la Flore de Coste nous a amplement édifiés sur ce point (par exemple « plantes plus ou
moins glauques » ou bien « plantes vertes ou grisâtres » pour distinguer deux genres). Nous
concluons de ce cpii précède que, loin de se trouver en défaut dans ce cas précis, notre règle
permettait de détecter le caractère peu homogène, chimiquement, d’un genre.
Pour I instant, les seuils nous apparaissent comme une curiosité inattendue : peut-
être ne sont-ils que des artefacts, dus à un échantillonnage insuffisant, et l’avenir se chargera
de le démontrer. De toute façon, il ne faut pas oublier que les relations trouvées portent
sur des moyennes : il serait imprudent de ne pas en tenir compte lors d’éventuelles utili¬
sations.
De plus, il ne fait pas de doute — la littérature est très claire sur ce point — qu’il
y a grand intérêt à associer les diverses méthodes (morphologique, anatomique, caryolo-
gique, chimique, immunologique...) dont chacune n’appréhende qu’un aspect de la réalité
que l’on se propose de décrire. Cela dit, il n’y a aucune raison de penser que la biosynthèse
reflète moins bien le génotype que ne le fait la morphologie, dont les relations avec l’adap¬
tation au milieu sont d’observation banale. Quant à l’introduction du nombre en chimio-
taxonomie, c’est une étape normale dans l’histoire d’une science.
Nous venons de voir que la chimiotaxouomie numérique peut, sernhle-t-il, donner
quelques indications dans la délimitation des genres et des espèces. Si cela devait se confir¬
mer, on pourrait en conclure avec quelque vraisemblance que la classification usuelle est
moins arbitraire qu’on ne le. dit parfois.
EFFET DE SEUIL EN CHIMIOTAXONOMIE NUMERIQUE
17
Tableaux la
Genre
Similitude
moyenne
Nombr
EFFECTU
K DE COMPARAISONS
ÉF.S ET NATURE DES
PRODUITS
Equisetum
0,65
55
Flavonoïdes
Thermopsis
0,76
136
Flavonoïdes
Oenothera
0,73
25
Flavonoïdes
Rhododendron
0,70
151
Flavonoïdes
Senecio
0,77
30
Flavonoïdes
Balanites
0,76
3
Hydrocarbures
Pyrus
0,73
37
Phénoliques
Aegilops
0,70
136
Phénoliques
Secale
0,70
55
Composés fluorescents
Composées : 6 gen-
res
0,73
10
Caroténoïdes
Centaure, a
0,75
6
Flavonoïdes
Trilicum
0,69
6
Flavonoïdes
Triticale
0,70
6
Flavonoïdes
Psoralea
0,73
465
Flavonoïdes
Gaultheria
0,73
231
Phénoliques
Croton
0,73
45
Terpènes
Lirider a
0,73
10
Terpèncs
Digitalis
0,70
1
Digilaliques
Medicago
0,76
121
Phénoliques
Vais
0,67
38
Tableau Ib.
Flavonoïdes et acides
hydroxycinnamiques
Espèce
Eucalyptus camaldu-
lensis
0,82
154
1 ’olyphénols
Eucalyptus obliqua
0,92
21
Polyphénols
Eucalyptus odorata
0,80
15
Polvphénols
Saccharum o/Iicina-
rum
0,82
45
Flavonoïdes
Saccharum edule
0,87
28
Flavonoïdes
Lantana camara
0,80
10
Terpènes
Secale cereale
0,89
2
Flavonoïdes
Aegilops squarrosu
0,82
6
Phénoliques
Orge, variétés du
groupe A :
Opal, Vega, Bin-
der, Heils Fran-
ken, Cowra
0,88
64
Phénoliques
groupe B :
Morgenrot, Mon¬
te-Cristo, Seger,
Hannchen
0,85
10
Phénoliques
Iris gerrnanica
0,86
15
Flavonoïdes
Vitis lahrusca , cordi-
folia, berlandieri,
cinerea, rupestres,
ripariae, vinifera
0,85
124
Flavonoïdes et autres pi
duits fluorescents
Référ.
20
21
22
23
24
25
26
15
27
28
29
30
30
31
32
33
34
35
36
1
37
37
37
14
14
38
27
15
39
39
40
1
18
PER JÔSSANG ET DARIUS MOLHO
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Manuscrit déposé le 24 avril 1975.
Bull. Mus. natn. Ilist. nul., Paris, 3 e sér., n° 348, nov.-déc. 1975,
Sciences physico-chimiques 5 : 13-19.
Achevé d’imprimer le 27 février 1976.
IMPRIMERIE NATIONALE
5 564 004 5
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Bauciiot, M.-L., J. Daget, J.-C. Hureau et Th. Monod, 1970. — Le problème des
« auteurs secondaires » en taxionornie. Bull. Mus. Hist. nat., Paris, 2 e sér., 42 (2) : 301-304.
Tinbergen, N., 1952. — The study of instinct. Oxford, Clarendon Press, 228 p.
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