Source : MNHN, Paris
MUSÉUM NATIONAL D'HISTOIRE NATURELLE
ADANSONIA
TRAVAUX PUBLIÉS
AVEC LE CONCOURS
du Centre National de la Recherche Scientifique
SOUS LA DIRECTION DE
H. HUMBERT A. AUBRÉVILLE
Membre de l'Institut Professeur
Professeur honoraire
Nouvelle Série
Tome VI
FASCICULE 2
1966
PARIS
LABORATOIRE DE PHANÊROGAMIE
DU MUSÉUM NATIONAL D’HISTOIRE NATURELLE
16, rue de Buffon, Paris (5 e )
Source : MNHN, Paris
SOMMAIRE
Leandri J. — Un naturaliste du Muséum à la recherche des Quin¬
quinas : Hugh Algernon Weddell (1819-1877). 165
Aubréville A. — Les lisières forêt - savane des régions tropicales.. 175
•—- Un nouveau système de classification des Sapotacées de
Baehni. 189
Holdridge L. R. — The Life Zone System. 199
Letouzey R. — Étude phytogéographique du Cameroun. 205
Croizat L. — L’âge des Angiospermes en général et de quelques
Angiospermes en particulier (suite). 217
Letouzey R. — Vepris helerophylla R. Let., stat. nov. pour
le « Kinkéliba de Boulouli » (Rutacée Toddaliée d’Afrique occi¬
dentale et du Cameroun). 243
Bosser J. — Note sur les Graminées de Madagascar. IV. 247
Cusset G. — Essai d’une taxinomie foliaire dans la tribu des Bauhi-
nieae . 251
Raynal A. — Une Scrophulariacée camerounaise peu connue :
llysanlhes yaoundensis S. Moore. 281
Lorougnon G. — Recherches sur quelques représentants tropicaux
de groupes végétaux tempérés. 289
Raynal J. — Notes cypérologique : IV — Trois Cyperus africains
à style indivis. 301
Rédacteur Principal
A. Le Thomas
Assistante
La publication d’un article dans Adansonia n’implique nullement que
celte Revue approuve ou cautionne les opinions de l'auteur.
Source : MNHN, Paris
UN NATURALISTE DU MUSÉUM
A LA RECHERCHE DES QUINQUINAS
HUGH ALGERNON WEDDELL
1819-1877
par J. Leandri
A notre siècle de merveilleuses réussites en thérapeutique chimique,
un produit d’origine végétale est resté le meilleur fébrifuge, et proclame
la dette de la science moderne envers les Indiens d’Amérique. En 1632,
la guerre de Trente ans n'était pas terminée, mais la comtesse de Chinchon,
femme du vice-roi du Pérou, apportait à l’Europe un bienfait comparable
à la paix de Westphalie. Elle avait été guérie de fièvres rebelles par une
écorce du pays gouverné par son mari, écorce dont les Jésuites devaient
vulgariser l’emploi.
Mais l’origine réelle de ce produit merveilleux devait rester assez
mystérieuse jusque vers 1737 où La Condamine et Joseph de Jussieu
faisaient connaître les premiers Quinquinas de l’Équateur et du Pérou.
En 1753, Linné décrit le Cinchona officinalis. En 1789, l’année de la
prise de la Bastille, Ruiz et Pavon explorent le Pérou et Mutis la Colombie,
récoltant de nombreux spécimens. En 1800, Humboldt et Bonpland
parcourent les pays des quinquinas, et apportent à leur tour du nouveau
sur leurs espèces et leur répartition.
Vingt ans après, en 1820, Pelletier et Caventou découvrent la
quinine, dont la constitution et les propriétés devaient être précisées
par les travaux de Skraup. C’est une tri-méthoxycinchonine, au pouvoir
thérapeutique incroyablement multiplié par ses radicaux annexes.
Les peuplements primitifs de Quinquinas étaient déjà menacés de
disparition par l’exploitation abusive qui en était faite. L’un des premiers
à préconiser la culture de ces arbres comme seul moyen de fournir aux
besoins de plus en plus importants de la médecine tout en sauvegardant
les restes des porte-graines naturels, a été l’un des plus brillants botanistes
du Muséum, Anglais d’origine, mais Français d’adoption, Hugh Algernon 1
Weddell. Au cours de deux voyages dans les Andes, il rapportait plu¬
sieurs espèces nouvelles, dont les graines, cultivées au Muséum, devaient
1. Il n’est pas rare en Angleterre de voir donner pour prénom à un entant le nom
d’un lieu rappelant un souvenir cher ou une préoccupation tenace (ainsi le prénom
de Kipling est tiré du nom du lac Rudyard). Algernon était le nom d’une propriété
que le père de H. A. Weddell désirait. Oscar Wilde a aussi donné ce prénom à un
ersponnage de sa comédie The importance of being earnest.
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être remises en vue de la culture en grand à Java, et en 1869 les premières
écorces de quinquinas cultivés étaient vendues sur les marchés de l’Europe.
H. A. Weddell était né à Painswick (Gloucester) d’une famille
d’origine saxonne qui a donné à l’Angleterre plusieurs hommes de valeur.
Son père ayant décidé, pour des raisons personnelles, de quitter l’Angle¬
terre, s’était fixé d’abord à Boulogne-sur-Mer, où Hugh, qui n’avait
que cinq ans, fut placé en pension, suivant 1’ « unsheltered System ». Plus
tard, la famille vint s’installer à Paris où le futur botaniste suivit l'ensei-
gnem nt du collège, depuis lycée, Henri IV, faisant preuve d’une certaine
indépendance, mais consacrant à l’étude des plantes et des insectes le
temps qu’il dérobait ainsi aux matières classiques. Il passait néanmoins
sans difficulté le baccalauréat en 1835 et le doctorat en médecine en 1841.
Il suivait déjà depuis longtemps les herborisations du Muséum
conduites par Adrien de Jussieu et avait même fortement collaboré
à la préparation de la célèbre Flore des environs de Paris de Cosson et
Germain. Après avoir écrit avec ces deux auteurs l’Introduction à la
Source : MNHN, Paris
167 —
Flore descriptive, et le Catalogue raisonné, il avait rédigé seul le début
de la Flore, mais après son départ pour l’Amérique, Cosson et Germain
préférèrent reprendre entièrement la rédaction, et c’est sous leurs noms
seulement que l'ouvrage fut édité en 1845, avec citation du nom de Weddell
pour les questions qu’il avait le plus approfondies ( Salix, Chara, etc...).
A cette époque, Weddell effectuait un grand voyage en Amérique
du Sud où il devait passer cinq ans. Sur la recommandation d’Adrien
de Jussieu, qui avait déjà favorisé ses études médicales en le faisant
entrer comme stagiaire dans le service du célèbre Chomel, il avait été
désigné pour accompagner, à la fois comme médecin et comme natura¬
liste, la mission géographique du comte F. de Castelnau au Brésil.
Le 30 avril 1843, le Du Pelil-Thouars appareillait de Brest avec notre
jeune naturaliste à bord. Six semaines plus tard, après une brève escale
au Sénégal, il était à Rio, mais c’est là que les ennuis commençaient
pour la mission, qui ne pouvait quitter la trop belle capitale du Brésil
qu’en octobre. Weddell avait cependant fait l’ascension du Corcovado
et commencé à préparer ses récoltes. Il écrivait le 15 septembre à Adrien
de Jussieu :
« Mon cher Maître,
Je suis bien coupable de ne pas vous avoir écrit plus tôt et si déjà
vous ne m’aviez pardonné, je ne saurais vraiment quel prétexte un peu
plausible trouver pour excuser ma négligence — car combien de moments,
moments de jouissance il est vrai, ai-je perdus depuis que mon pied a quitté
le sol de la patrie. Serez-vous satisfait du premier produit de mes sueurs
tropicales? Quelque petit qu’il soit, il a encore exigé quelques efforts; et,
je regrette de le dire, le temps qu'il a dû dévorer m’a empêché d’en lirer toute
l’instruction que j’en attendais. La lettre dont vous m’aviez fait la faveur
de me charger pour M. Riedel 1 a été remise à son adresse peu de jours après
notre arrivée à Rio, ainsi que votre ouvrage sur les Malpighiacées destiné
à la même personne; et je n’ai qu’à me louer de la manière /laiteuse dont
commission et commissionnaire ont été reçus. M. Riedel se propose de
vous écrire pour vous remercier lui-même du beau cadeau que vous lui avez
fait, et s’est offert immédiatement pour me guider dans mes opérations
commençantes ; malheureusement, son temps est tellement pris par les soins
que réclame la direction de plusieurs établissements publics dont il est chargé
qu’il n’a pu en définitif m'être du plus léger secours. Il n’en a pas été de
même d’un autre botaniste d’ici, le docteur Ildefonso Gômez, dont vous
avez sans doute plus d’une fois entendu parler, soit par Guillemin, soit
par M. Richard; j’ai fait sa connaissance par l’entremise de M. Toucy,
le Consul, et depuis ce moment il n’a cessé de me rendre les services les plus
amicaux en m’accompagnant dans mes courses pour m’indiquer les plantes
remarquables qu’il a eu l’occasion d'observer, ou en me donnant de précieux
renseignements sur les localités où il ne pouvait, à cause des exigences de
1. Bota niste attaché aux jardins privés de l’Empereur du Brésil, Pedro 1 er .
Source : MNHN, Paris
— 168 —
sa clientèle, me conduire lui-même; el presque toujours m’y faisant suivre
par quelques-uns de ses esclaves pour me prêter main-forle au besoin. J’ai
pu grâce à ces secours et à quelques autres de nature moins importante,
suivre dans mes herborisations un plan assez régulier, et je ne crois pas me
tromper de beaucoup en avançant que j’ai visité à peu près tous les points
importants de la flore de Rio, d’où je ne me suis cependant jamais écarté
de plus de 5-6 lieues. Le nombre d’espèces que j’ai recueillies est d’environ 700,
comprenant peut-être 5 à 6 mille échantillons, souvent, je dois l’avouer,
en assez mauvais état de conservation, car grâce à l’humidité presque constante
de ce climat, j’ai eu le désespoir de voir quelquefois se moisir les récoltes
dont je prenais le plus de soin; aussi ai-je fini presque par me consoler
d’être arrivé dans une saison aussi défavorable à la végétation que l’est,
dit-on, celle-ci, en réfléchissant que je n'eusse jamais pu suffire à la manipu¬
lation de matériaux plus considérables. Comment vous peindre toutes les
sensations que, comme botaniste j’ai éprouvées dans la contemplation des
admirables groupements d’êtres végétaux qu’à chaque pas l’œil embrasse au
milieu des forêts el des restingas de ces riches environs — je puis le dire,
quelques-uns des plus délicieux moments de mon existence se sont passés
dans ces solitudes. — Eh bien, lorsque venait un Dimanche, ma pensée sou¬
vent quittait ces grandes choses pour aller courir dans les gaies campagnes
de Meudon ou de Montmorency, ou bien encore même dans ce poudreux Bois
de Boulogne, où l’on rit si bien dans les premiers jours de mai. Mais ces
beaux jours reviendront aussi, je l’espère.
J’ai pris des renseignements sur la Flora Fluminensis dans le but de
savoir s’il avait jamais été publié de lexle de cet ouvrage, el le vénérable Padre
Januario Barbosa, directeur de la Bibliothèque de Rio, m’a remis pour le
Muséum un paquet de feuillets consliluant le premier tome de celle publica¬
tion, arrêtée là à cause de la question de quelques pages d’impression dont
il aurait fallu payer une seconde fois le tirage, ou la composition peut-être.
Le manuscrit d’environ sept autres volumes existe, el se trouve, m'a dit le
padre, entre les mains de Riedel, qui aurait des intentions à leur égard.
Plusieurs centaines de mille francs ont été consumés dans celte œuvre. Je
voudrais vous parler de quelques-unes de mes trouvailles, dont plusieurs
sans doute sont nouvelles; mais mes idées sont si peu arrêtées sur leur
compte que je ne puis. L’Azolla dont vous m’aviez recommandé la recherche
est le Lemna de ces pays : j’en ai fait préparer quelques échantillons par
de jeunes sauvagesses des montagnes ; elles y ont déployé beaucoup de talent
artistique. A-l-on connaissance en Europe de mon n° 460 qu’à une lieue on
nommerait Alliodendron : il l’esl de la tête au pied, et il esl grand comme un
peuplier de Virginie auquel il ressemble du reste beaucoup. Les graines
qui sont sur les échantillons germeraient peut-être si on s’y prenait à temps.
Je voudrais aussi qu’on pût faire lever celles d’une autre plante bien curieuse,
décrite par St-HiLAiRE sous le nom d’Anchietea salutaris 1 ; elle présente
1. Le nom est encore valide. C’est le « mercure végétal » des pharmaciens, à racine
antisyphilitique.
Source : MNHN, Paris
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un fait bien curieux et non encore observé je crois; fait qui est peut-être le
cas te plus remarquable qui se soit vu en ce genre : celui de pseudogymno-
spermie : à peine la corolle est-elle flétrie, que les carpelles s’écarlenl largement,
pour fournir ensuite par leurs placentas marginaux, au développement
de leurs grandes graines ailées.
Mais la plante qui m'a peut-être fait la plus agréable impression est
celle qui porte le n° 660. C’est un être bien bizarre, mais peut-être bien connu,
malgré mes pressenlimenls.il semble être une Fougère mais alors une fou¬
gère bien étonnante : une fougère aphylle pour ainsi dire. Adieu mon cher
Maître, je voudrais, mais je n’ose vous demander quelques lignes pour me
rafraîchir à Lima. Puis-je aussi espérer que vous voudrez bien me rappeler
au souvenir de Messieurs les Professeurs du Muséum et de mes chers colla¬
borateurs à qui j’ai du reste envoyé tout dernièrement de mes nouvelles.
Voire dévoué élève, H. A. Weddell ».
La mission de Castelnau ne semble pas avoir bénéficié au Brésil de
l’accueil fraternel qui avait, queluues années plus tôt, été réservé à
Auguste de Saint-Hilaire 1 et qui fut plus tard accordé à Glaziou. Elle
atteignit néanmoins ses objectifs, suivant à travers les provinces de Minas,
de Goyaz et de Matto-Grosso, la ligne de partage des bassins de l’Ama¬
zone, du Tocantins et du Parama. Weddell récolte alors plus de 3000
spécimens, qui sont envoyés au Muséum. Malheureusement ceux de la Serra
dos Orgaôs avaient été perdus par leur convoyeur. Ses travaux botaniques
n’empêchaient pas Weddell d’être le boute-en-train de la mission et sa
joyeuse humeur et ses chansons étaient aussi salutaires pour ses compa¬
gnons que la quinine, déjà employée, qui les protégeait des fièvres, en
attendant que notre voyageur découvrît bientôt de nouvelles espèces pro¬
ductrices. Le jeune naturaliste est séduit par la beauté majestueuse de la
forêt tropicale dont il décrit l’aspect et la vie dans le style imagé et un peu
pompeux en faveur à l’époque. Il parcourt aussi les « restingas » parsemées
de lagunes situées entre la mer et les premières montagnes, et s’étonne de
trouver dans le Nouveau Monde pourtant déjà si riche par lui-même, tant
de plantes provenant de l’Ancien. C'est Weddell qui a donné dans le
Dictionnaire de Botanique de Bâillon la définition des mots Campos
(terrains découverts), Capoes (bouquets de bois, en particulier d’Arau-
carias), Capoeiras (forêt secondaire) 1 2 parlesquels sont désignés les paysages
des plateaux que la mission devait parcourir ensuite.
Weddell écrivait le 16 décembre 1843 d’Ouro Preto, dans la pro¬
vince des Mines à 500 km au NW de Rio, une lettre à Adrien de Jussieu,
qui devait être découverte le 21 octobre 1844 dans une caisse envoyée par
M. de Castelnau :
« Je viens d’emballer la pelile collection de plantes que j’ai faite depuis
1. Le vicomte d’OsERY, second du comte de Castelnau, fut tu6 par ses guides
qui voulaient le voler. Ils prenaient pour de l’or le cuivre de ses instruments géodé-
siques.
2. Les capoeiras ne doivent pas être confondus avec les cachoeiras (chutes d’eau).
Source : MNHN, Paris
— 170 —
noire dépari de Rio sauf une partie de celles recueillies pendant noire séjour
dans les monls Orgaôs que j’ai confiée par malheur à un muletier de Parahyba
qui n’a pas reparu. Ce n’esl pas une chose commode que de récolter el de
sécher des herbes au Irain où nous allons el surtout avec les facilités que j’ai
à ma disposition, c’esl-à-dire obligé de faire tout moi-même el séparé le
plus souvent par deux ou trois jours de marche des animaux qui portent
les collections, réduit par conséquent bien des fois aux quelques feuilles de
papier que contient mon carton de voyage. Mais il est vrai que nous avons
été jusqu’ici dans des conditions exceptionnelles, sacrifiant bien des consi¬
dérations au désir de traverser aussi vite que possible des régions aussi
connues que le sont les deux provinces que nous venons de traverser. Aussi ne
Irouverez-vous probablement que fort peu de choses nouvelles dans mes
paquets : j’ai rencontré un assez grand nombre de Malpighiacées, mais
elles arriveronl Irop lard. Le n° 1175 (échantillon unique) pourrait èlre
nouveau, c’esl encore une de ces charmantes petites espèces des Campos de
Barbacena. Vous rappelez-vous m’avoir recommandé l’élude du genre Lacis?
J'ai enfin fait connaissance avec ces végétaux curieux dans une petite
rivière qui roule impétueusement sur des rochers au milieu des monls Orgaôs,
la Piabainha ; j’avais remarqué à la surface de quelques rocs rongés par
Y action de l’eau, mais alors à sec, quelques capsules encore debout qui
m’avaient paru ne pas être des productions cryplogamiques, el en poursuivant
mes recherches, je réussis à découvrir la curieuse plante qui leur avait donné
naissance el que a priori on pourrait très bien prendre pour un Marchanlia;
dans les points où le choc du torrent était le plus fort el là seul, celle plante
donnait de très rares fleurs que je recueillis soigneusement el dont je fis
un dessin. Conduit par quelques autres indices, j’explorai pendant deux jours
consécutifs les hauts el les bas de ma rivière, el je trouvai trois autres espèces
du même genre, ou du moins de genres très voisins lous différant extrêmement
par le porl el ne semblant fleurir que par caprice. J’en fis également l’analyse.
Depuis lors, je n’ai plus revu de Lacis, mais je ne perds pas l’espoir d'en
retrouver plus loin, heureux encore si les premiers arrivent à bon porl, car
ils ont fait partie de ce paquet qui a voyagé seul, et dont nous n’avons pu
encore avoir de nouvelles.
Nous avons fait une bien intéressante rencontre ici, celle de Pedro Claus-
sen ; nous sommes allés à son quartier général il y a trois jours, el avons vu
les magnifiques collections qu’il se propose d’accompagner en Europe
au printemps. Je ne parle pas de ses fossiles ni de ses bêles, mais il m’esl
impossible de ne pas dire un mol de l’admirable collection de plantes vivantes
dont il s’occupe depuis deux ans, el dont l’arrivée fera probablement sen¬
sation parmi les horticulteurs du vieux Continent.
Imaginez une trentaine d’espèces de Vellozia et autant de Mélaslomées
ajoutées aux plantes d’ornement, el vous n’aurez encore qu’une faible idée
de l’importance de celle collection. Il m’a donné environ deux cents plantes
sèches pour ajouter à ma récolte. Kous y trouverez peut-être quelque chose à
glaner. Les difficultés de transport m’ont empêché de recueillir des échantillons
pesants; vous ne verrez donc pas de bûches cette fois. Je vous dirai que je
Source : MNHN, Paris
— 171 —
suis bien inquiet du sort des dernières. Avez-vous eu vent de certains régimes
de Palmiers qui ont voyagé en compagnie de poissons et de crapauds de
Rio à Paris? Je n’avais pas pu en faire mention dans mes lettres, ne me les
ayant procurés que quelques jours avant notre départ et après avoir envoyé
ces lettres. Ce sont les régimes de Elaeis guineensis et de Astrocaryum [au-
reum].
Nous quittons demain la capitale de Minas Geraes pour voyager en
posle jusqu’à Sobaia où nous rejoindrons notre troupe et où commencera enfin
le voyage régulier. Nous nous reposerons quelque temps à Poracatu et
enfin à Goyaz où nous ferons probablement un séjour de trois mois, et
d’où nous espérons faire le troisième envoi, plus intéressant je l’anticipe,
que ne l’ont été les deux précédents.
Adieu mon cher Maître et veuillez en acceptant le témoignage de mon
dévouement me rappeler au souvenir de MM. les Professeurs du Muséum.
H. A. YVeddell ».
Après la traversée de la province de Goyaz, la mission faisait enfin
connaissance avec les « Pantanales », étendues d’eau formées par les
affluents du Paraguay vers le cours supérieur de ce fleuve, près de la
frontière bolivienne.
En dehors de l’exploration des pantanales, la mission de Castelnau
avait parcouru à partir de Goyaz la région des tribus insoumises, descen¬
dant l’Araguay, remontant le rio Tocantins et parcourant 3 000 kilomètres.
Malheureusement, les plantes de cette région devaient être perdues au
cours d’un naufrage dans les rapides du Tocantins, par l’officier brésilien
qui s’était chargé de les amener à Belem. Weddell avait pu néanmoins
étudier de près les Podostémonacées des rapides. Divers incidents avaient
évité à Weddell l’ennui. Tenaillé par la faim, il rencontrait un jour une
pirogue montée par un missionnaire de la région qui venait lui apporter
des vivres. En essayant de les prendre, il se penchait trop et tombait
à l’eau, ainsi que le missionnaire, qu’il réussissait à ramener sur la
berge, mais sans les provisions.
De retour à Cuyaba après la navigation sur le Paraguay et ses affluents
la mission n’y avait pas retrouvé ses bagages. Le chef de la police locale
s’en était approprié une partie et avait vendu le reste. Un peu écœuré,
Weddell prit alors le parti d’abandonner la mission et de se consacrer
à l’exécution des instructions qu’il avait reçues du Muséum : la recherche
des Quinquinas.
Le jour de la séparation arrivé, Weddell quitte ses compagnons 1 et
entreprend cette fois un voyage solitaire, qui débute mal : fuite des mules,
dégâts considérables aux bagages, insolation. Avec un magnifique courage,
digne de ses ancêtres de la marine britannique, il persévère, se soignant
lui-même, au long des étapes de quinze heures à travers les montagnes,
jusqu’à Santa Cruz de la Sierra où il peut enfin prendre un peu de repos.
1. A Villa Maria, sur le Paraguay, le 24 mai 1845.
Source : MNHN, Paris
— 172 —
Weddell se rendait ensuite dans le pays des Indiens Chiriguanos,
puis revenait à Sucre. C’est dans cet itinéraire qu’il découvrait son
premier quinquina, le Cinchona auslralis Wedd. Au point de vue systé¬
matique comme au point de vue géographique, le genre était encore mal
connu et on en était encore pour beaucoup, aux résultats de Humboldt
et Bonpland. Les Quinquinas de Bolivie, les plus vendus, étaient les
moins bien connus. Le gouvernement bolivien avait vendu le monopole
à une Compagnie dont les représentants avaient intérêt à garder leurs
secrets, et l’étude des arbres porteurs d’écorces était difficile.
Weddell était arrivé à La Paz, non loin du lac Titicaca et de la
frontière péruvienne. La saison des pluies approchait, rendant les dépla¬
cements difficiles. Le voyageur entendait souvent parler du Carnaval
d’Arequipa, ville péruvienne importante à mi-chemin entre le lac Titicaca
et l’Océan Pacifique, au pied du mont Misti haut de 5840 mètres. Il
pensait avoir droit à quelque distraction, après ses dangereuses aventures.
Il devait trouver à Arequipa beaucoup plus : la compagne de sa vie.
M lle Juana Bolognesi avait donné son cœur pour toujours au beau
voyageur d’Europe, et Hugh Algernon Weddell l’épousait le 28 mars
1847. Il avait vingt-huit ans.
Missionnaire fidèle, il avait le courage, le lendemain même, de s’arra¬
cher aux joies de l’amour pour repartir seul à la poursuite des quinquinas.
C’est des hauteurs de Sorata, au nord du lac, que venaient beaucoup des
écorces vendues sur les marchés du Pérou. Les relations nouées à Arequipa
lui avaient procuré l’appui du gouvernement de Lima, et il obtenait plus
facilement les renseignements nécessaires. Il apprenait ainsi que les écorces
de Sorata venaient en réalité des vallées de Guanai, situées plus à l’Est.
Il devait traverser la région aurifère du rio Tipuani, avant de découvrir
enfin les Quinquinas, reconnaissables dans la forêt au miroitement de
leurs feuilles veloutées et à leur douce odeur.
Mais la tension politique entre la Bolivie et le Pérou obligeait Weddell
à de nouveaux détours. Il doit aller à La Paz demander un sauf-conduit,
allongeant ainsi son itinéraire de sept cents kilomètres. Le Président
Ballivian, attaqué la veille dans sa chambre par des révolutionnaires,
avait dû sauter par la fenêtre en chemise, se blessant légèrement aux
pieds. Weddell panse le président, et obtient son sauf-conduit. Il retourne
aussitôt dans le pays des Quinquinas, non sans avoir un peu effrayé les
Péruviens qui prenaient sa caravane pour une avant-garde bolivienne.
C’est à Tambopata, près du site de l’ancienne vallée de l’Or, Villa
Real, qu’il peut s’assurer les services d’un incomparable prospecteur,
Martinez, parcourant avec lui la province de Carabaya et faisant les
plus importantes découvertes : quinze espèces distinctes de Quinquinas,
en particulier le Cinchona Calisaya, sans parler des autres récoltes. Il
avait traversé neuf fois la Cordillère à pied à travers les neiges éternelles.
De retour à Arequipa, il se voyait offrir une clientèle de médecin
et une chaire d’histoire naturelle. Mais ses récoltes ne pouvaient être
mises en œuvre qu’en Europe. Après quatre mois de traversée et le passage
du Cap Horn, il rentrait en France avec sa femme le 29 mars 1848, à la
Source : MNHN, Paris
— 173 —
veille de la révolution. Il publiait presque immédiatement la “Revue du
genre Cinchona ”, puis 1’ “Histoire naturelle des Quinquinas’’. Les graines
qu’il avait rapportées germaient au Jardin des Plantes, et devaient servir
à l’établissement des cultures de Quinquinas à Java et dans l’Inde.
C’est peu après (1 er mars 1850) que Decaisne ayant remplacé de
Mirbel comme Professeur de Culture, Adrien de Jussieu pouvait prendre
Weddell comme aide-naturaliste (on dit aujourd’hui sous-directeur
de laboratoire). C’est dans ce poste qu’il devait élaborer ses admirables
travaux, la Chloris Andina, et la Monographie de la famille des Urlicées
entre autres.
Il avait fait entre temps un second voyage en Amérique du Sud.
Il n’y a plus lieu de parler aujourd’hui de son rôle dans le courant
des idées en Botanique vers le milieu du siècle dernier ni de ses démêlés
avec Nylander au sujet de la valeur des critères chimiques dans la classi¬
fication des Lichens.
Mais dès 1853, la chaire d’Adrien de Jussieu était supprimée,
et Weddell qui pouvait prétendre à juste titre à lui succéder, passait
sous les ordres de Brongniart, Professeur de Botanique Générale. La
systématique n’était plus « dans le vent ». Bâillon attribue aussi à des
intrigues de Decaisne l’effacement de Weddell, qui renonçait à ses
fonctions au Muséum pour accompagner son vieux père en province.
Ce dernier devait le conduire au tombeau : le 22 juillet 1877, H. A. Weddell
mourait subitement dans le cabinet du Préfet de la Vienne, avec lequel
il était en conférence au sujet de l’Exposition universelle projetée. Il
souffrait d’une angine de poitrine. Il était depuis cinq ans (5 août 1872)
membre correspondant de l’Académie des Sciences, où il avait succédé
à Hugo Mohl.
Source : MNHN, Paris
Source : MNHN, Paris
LES LISIÈRES FORÊT-SAVANE
DES RÉGIONS TROPICALES
par A. Aubréville
CONDITIONS CLIMATOLOGIQUES. LIMITES D’EXISTENCE
DES FORÊTS DENSES HUMIDES TROPICALES
L’étude des statistiques météorologiques des stations situées dans les
régions couvertes de ces forêts montre que leur présence est en corrélation
avec trois éléments principaux du climat général : indice pluviométrique
annuel, durée de la saison sèche, déficit de saturation mensuel. L’examen
des statistiques des stations situées vers les lisières forêt-savane est parti¬
culièrement intéressant puiqu’elles permettent de connaître d’une façon
approchée les valeurs limites de ces éléments au-delà ou en deçà desquelles
on trouve toujours la forêt ou la savane. Contrairement à ce que l’on
pourrait penser, un indice pluviométrique considérable n’est pas indis¬
pensable pour l’existence d’une forêt dense humide. De telles forêts
peuvent encore se rencontrer avec une pluviométrie annuelle de 1 250-
1 300 mm, pourvu que le déficit de saturation demeure faible, c’est-à-dire
que l’humidité atmosphérique demeure élevée et que la saison sèche soit
de courte durée. La forêt dense humide tolère une durée de saison sèche de
trois mois 1 , et aussi une courte durée (deux mois) où le déficit de satura¬
tion mensuel atteindrait des valeurs assez fortes. La répartition régulière
des pluies dans l’année est donc, à l’intérieur de certains seuils de l’indice
pluviométrique annuel et du déficit de saturation annuel, un facteur pri¬
mordial pour la présence d’une forêt dense humide.
En général les conditions suivantes sont très favorables à la forêt
dense humide : déficit de saturation faible, saison sèche nulle ou très
courte (trois mois maximum) ce qui correspond à une saison nettement
pluvieuse de sept à douze mois, 1 500-1 800 mm de pluies.
La type de la forêt dense humide varie en rapport avec les variations
climatologiques, depuis la forêt dense humide sempervirente à la forêt
dense humide semi-décidue, entraînant des changements corrélatifs dans la
1. Définition conventionnelle d'un mois sec : moins de 30 mm de pluie; mois
très humide : plus de 100 mm; entre 30 mm et 100 mm le mois est ou semi sec ou semi
humide. Il est impossible de définir d’une façon précise le seuil écologique de sécheresse
pour la végétation, puisqu’il est variable avec la nature du sol, la nature de la végétation
et les facteurs climatiques locaux, mais il est permis de penser que la végétation
supporte sans trop ou sans souffrir la sécheresse relative de ces mois difficilement
définissable écologiquement avec quelque certitude.
Source : MNHN, Paris
— 176 —
composition floristique. Cependant il y a un très important fonds floris¬
tique commun à tous les types écologiques à l’intérieur d’une môme
grande Région chorologique.
Des corrections doivent être apportées dans des cas particuliers. Par
exemple, la forêt dense humide supporte des saisons sèches de quatre mois,
lorsque le déficit de saturation demeure faible durant cette assez longue
saison, ce qui peut se produire dans le cas où la nébulosité demeure très
élevée et que les brouillards persistants sont fréquents (montagnes du
Mayombé au Congo).
La nature du sol et les conditions hydrographiques de ce sol devien¬
nent des facteurs écologiques de première importance dans les zones où la
forêt rencontre des conditions climatologiques limites d’existence, ce qui
se produit évidemment dans les zones lisières.
Tout ce complexe édaphico-climatologique permet d’expliquer en
gros la répartition des grands ensembles de forêts denses humides et de
savanes, mais de multiples cas demeurent écologiquement inexplicables :
présence de zones de savanes dans des régions où le climat est très favo¬
rable à la forêt (savanes littorales sur la côte d’Afrique occidentale,
Guyanes) ; maintien de forêts dans des conditions écologiques qui appa¬
remment lui sont contraires (hauts plateaux de Madagascar).
MORPHOLOGIE ET FLORE DES RÉGIONS LISIÈRES FORÊT-SAVANE
La lisière est toujours d’une netteté remarquable, comme si elle
était artificielle. Un pied peut être en forêt et l’autre en savane. Les
lisières sont généralement excessivement découpées. Aux approches de
ces lisières la forêt, qui était une formation continue recouvrant tous les
sols quelles que soient la topographie et leur nature, s’ouvre devant des
savanes incluses, petites puis plus vastes, ensuite elle est découpée au
contraire en massifs isolés, s’étire dans les vallées, se ramifie en galeries
forestières donnant naissance à ces types de paysages que l’on appelle
« forêts digitées », « forêts en bois de rennes », etc..., qui compartimentent
le pays. Finalement en s’allongeant les prolongements de la forêt en
savane deviennent filiformes et insensiblement se dissolvent dans la
savane. Dans d’autres cas on peut voir un paysage inverse, les parties
déprimées du modelé du sol sont couvertes de savanes, tandis que la
forêt subsiste sur les parties en relief sous forme de petits massifs isolés,
l’ensemble pouvant prendre le nom de « forêts tachetées ».
Un troisième ordre de faits s’observe au point de vue biologique. La
forêt, formation dense fermée, fait place brusquement à une formation
herbeuse très ouverte ayant évidemment un microclimat très différent.
Il faut ici reconnaître plusieurs cas qui ont une grande importance car
on peut en tirer des arguments au point de vue explicatif. Nous y revien¬
drons plus loin. A la forêt peut en effet succéder brusquement une savane
herbeuse, purement herbeuse, ou une savane arbustive, ou une savane
boisée, ou même une forêt claire.
Une quatrième observation est immédiate : sans que l’on soit un
Source : MNHN, Paris
PI. 1. — De haut en bas : Forêt relictuelle de crête de montagne. Mont N'Zawa (Baudoin-
ville, Congo ex-belge). Cas précis de lisière topographique due â l'opposition des feux de
brousse destructeurs et de la protection du relief. Partout autour de la forêt, les taches
noirâtres des feux récents sont visibles. —- La même forêt relique de montagne, photogra¬
phiée d'avion. Mont Z'Zawa (Baudoinville). (Photos dues à l'obligeance de M r . Schmitz.
Source : MNHN, Paris
— 178 —
botaniste professionnel on peut constater que deux flores différentes
sont en contact, la flore de forêt et la flore de savane. Très peu d’espèces
de forêt vivent en savane et réciproquement. L’opposition floristique est
aussi brutale que l’opposition biologique et l’opposition topologique. De
la forêt à la savane on passe d’un monde à un autre.
Il apparaît alors que l’explication écologique de ce changement telle
qu’elle résulterait de l’application des données climatologiques que nous
avons exposées sous le titre précédent, valable pour de grands ensembles
de formations végétales, n’est pas suffisante pour le détail des zones
lisières forêt-savane. Les variations climatiques sont continues. Les
changements dans la nature du sol peuvent être brusques, en rapport avec
la topographie locale. Dans certains cas ils peuvent paraître déterminants,
par exemple apparition de cuirasses latéritiques, de bancs rocheux ou
sableux, mais ces mêmes types de sols existent aussi au-delà des lisières
et cependant ils peuvent être encore par places recouverts par la forêt.
Dans le cas commun il n’apparaît pas que les sols soient si différents de
la savane à la forêt voisine que la séparation biologique doivent être
aussi précise et brutale qu’elle est. La démonstration expérimentale et
l’observation de l’évolution actuelle de la végétation confirme ce raison¬
nement intuitif, ainsi que nous l’exposons plus loin.
Une cinquième observation d’ordre phytogéographique valable pour
l’Afrique tropicale, nous paraît d’une très grande importance. La forêt
dense humide africaine est constituée essentiellement par un immense
massif forestier presque continu, traversant presque tout le continent
du Libéria et de la Côte d’ivoire à l'Ouganda, et s’étendant de part et
d’autre de l’équateur environ du 8° lat. Nord en Côte d’ivoire à l’Angola
et au Congo à hauteur sensiblement du 4° lat. Sud. Cette forêt guinéo-
congolaise est une unité floristique. Elle est entourée au nord, à l’est et
au sud par de larges zones continues de savanes boisées et de forêts
claires dites soudaniennes au nord, zambéziennes au sud, constituant
une grande Région chrorologique soudano-zambézienne. Celle-ci a une
flore propre relativement riche en nombre d’espèces et de genres souvent
endémiques, distincte quoique apparentée à celle de la forêt dense humide
guinéo-congolaise et beaucoup moins riche. Or, entre les lisières de cette forêt
et les savanes brisées et forêts claires soudano-zambéziennes de l’intérieur
aride, assez densément boisées, floristiquement assez riches, s’intercale
souvent une zone intermédiaire périphérique, parfois large, de savanes
pauvrement boisées et à la flore pauvre. Il y a donc, s’ajoutant aux autres,
un hiatus phytogéographique étonnant, car on ne comprend pas comment
près de la forêt dense, donc dans des conditions écologiques plus favora¬
bles à la végétation que celles qui existent plus à l’intérieur aride du
continent, cette végétation ligneuse des savanes lisières soit plus pauvre
quant à sa densité et à sa flore.
Source : MNHN, Paris
— 179 —
EXPLICATION ANTHROPIQUE
Elle est évidente pour les observateurs qui connaissent l’Afrique et
qui ont eu l’occasion de traverser les lisières forêt-savane. Les popula¬
tions installées dans les régions forestières défrichent la forêt. Les
terrains de culture lorsqu’ils sont abandonnés, temporairement ou défi¬
nitivement pour différentes raisons, se recouvrent de formations dites
secondaires. La puissante vitalité de la forêt est telle qu’il y a une réins¬
tallation forestière qui à la longue, s’il n’y a pas d’autres défrichements,
conduit certainement à la reconstitution d’une forêt apparemment sem¬
blable à la forêt primitive. Il n’en est pas toujours de même dans les
secteurs lisières. Les conditions écologiques sont moins favorables, sur¬
tout sur sols sableux ou sur sols superficiels, la vigueur de la végétation
est moindre, au surplus une végétation herbacée fort vivace s’installe
dans les défrichements et concurrence le recru forestier. En saison sèche,
les feux agissant comme facteur de nettoyage de cette brousse mi-ligneuse,
mi-herbacée, suppriment ce recru forestier très sensible au feu et favori¬
sent au contraire les herbages. D’année en année la végétation herbacée
prend ainsi plus solidement possession du sol avec l’aide des feux. Ceci
s’observe sur toutes les lisières actuellement occupées par la population,
et toutes les transitions sont visibles depuis la forêt récemment défrichée :
d’abord une savane à hauts herbages dominée de place en place par des
fûts calcinés de grands arbres encore debout, puis plus loin une savane
herbeuse où commencent à s’installer quelques arbustes d’espèces résis¬
tantes au feu, originaires de la flore des savanes boisées de l’intérieur
semi aride du pays.
Quand le pays est ainsi graduellement savanisé, il « brûle » chaque
année à la saison sèche. C’est un phénomène général en Afrique tropicale;
le « feu de brousse » a été trop étudié et décrit en Afrique par nous et
par beaucoup d’autres pour que nous y revenions longuement ici. C’est
depuis longtemps un fait qui a une valeur de facteur climatologique par
sa généralité et son ancienneté. Il entretient la savanisation de l’Afrique
humide et sèche. Il est incontestable que l’homme avec ses défrichements
et auteur direct des feux de brousse culturaux ou sauvages est à la base
de l’explication de ces étranges lisières forêt-savane si peu conformes à
un concept de continuité biologique. Les lisières sont d’une presque
parfaite netteté parce que généralement les feux annuels empêchent toute
possibilité de colonisation par des espèces pionnières des forêts limitrophes,
trop sensibles à ces feux courants, et parce que d’autre part ils s’arrêtent
devant le mur végétal infranchissable de la forêt dense lorsqu’il se présente.
Les lisières de la forêt sont d’autant plus attaquées par les populations
rurales que celles-ci, lorsqu’elles viennent des régions de savanes plus
sèches, ont tendance à s’y fixer, parce qu’elles y trouvent des terres neuves
humifères, d’accès facile. Pour accéder aux cultures établies en forêt, les
sentiers partant des villages empruntent de préférence les savanes.
Pour des nécessités de défense les populations de ces régions lisières
s’intallèrent aussi autrefois dans les îlots forestiers précédant les lisières.
Source : MNHN, Paris
— 180 —
Le village était construit au cœur de la forêt, ainsi protégé d’attaques
éventuelles par une barrière facilement défendable. Ces îlots aujourd’hui
sont cultivés et disparaissent. Certains ne sont plus marqués que par des
PI 2. — De haut en bas : Installation spontanée en taches de la végétation forestière dans
des * cellules » d’une formation mosaïque savane et forêt digitée -. Taches sombre entre
des digitations forestières. De Yaoundé vers l’Adamaoua. (Photo de l’ï. G.N. prêtée
par M. Letouzey.
formations secondaires semi-herbeuses qui contrastent d’aspect avec
la savane environnante.
ATTAQUE DIRECTE DES LISIÈRES PAR LES FEUX DE BROUSSE
ET INCENDIES DE FORÊT
On écrit volontiers que la forêt dense humide est incombustible et
donc invulnérable aux feux et qu’elle ne peut disparaître qu’après défri¬
chement. Ce n’est pas exact pour les forêts denses sous climat assez sec,
Source : MNHN, Paris
— 181 —
comptant par exemple cinq mois de saison sèche, que nous appelons
plutôt “forêt sèche semi-décidue” ou “décidue”. Leur cas n’a pas à être
considéré ici. Mais sous certaines conditions écologiques les forêts denses
humides elles-mêmes peuvent être attaquées directement par les feux
provenant des savanes limitrophes. Nous l’avons constaté en Afrique
équatoriale (Gabon, Congo). Les lisières attaquées par les feux se recon¬
naissent aisément parce qu’elles sont généralement frangées d’une bande
de fougères qui ont poussé sur le sol humifère perdu par la forêt sur son
pourtour, et parce qu’on y voit en bordure même des fûts d’arbres.
Une lisière intacte est au contraire protégée par un bouclier de buissons
et de lianes cachant les fûts qui demeurent en retrait. Dans le cas d’une
attaque récente il peut même subsister quelques troncs calcinés.
D’autres attaques que nous avons observées étaient insidieuses. La
forêt ne brûle pas à proprement parler. En saison sèche si la forêt perd
partiellement son feuillage il y a sur le sol une épaisse couverture de
feuilles mortes. Le feu de la savane se communique à cette litière sèche,
et il se propage dans cette couverture à quelques mètres ou dizaines de
mètres en profondeur. Les arbres, arbustes et lianes de la forêt ne sont
atteints qu’au pied par ce feu courant qui ne se communique donc pas à la
forêt proprement dite, mais les brûlures au pied suffisent à provoquer
plus ou moins rapidement leur mort. Ce mode de destruction de la forêt
a été observé sur une grande échelle dans des forêts reliques qui subsistent
encore sur les hauts plateaux de Madagascar. Celles-ci peuvent donc être
détruites à la fois par recul lent des lisières et aussi, par temps de grande
sécheresse, en profondeur par combustion propagée dans la couverture
morte et dans les souches. La forêt de montagne des hauts plateaux malga¬
ches a été ainsi détruite non seulement par les défrichements mais direc¬
tement par le feu. Il lui succède immédiatement et irréversiblement une
savane ou une steppe herbeuse.
EXPLICATION GÉNÉRALE DE LA SAVANISATION AFRICAINE PAR
DES CAUSES ANTHROPIQUES
L’explication anthropique d’un recul des lisières de la forêt dense
est à la base d’une explication générale des actuelles formations de
savanes boisées et de forêts claires où coexistent deux formations anta¬
gonistes, herbacée et forestière, explication satisfaisante pour l’enten¬
dement biologique et prouvée par de nombreux faits. Avant l’occupation
de l’Afrique par des populations agricoles de défricheurs, alors qu’elle
n’était habitée que par des peuplades dispersées vivant de chasse, de pêche
et de récoltes de produits naturels, un couvert forestier dense et continu
s’étendait sur toute l’Afrique tropicale, humide et sèche, jusqu’aux régions
très arides et désertiques où existaient déjà les steppes boisées ou arborées,
à la flore xérophile, qui s’y trouvent encore aujourd’hui semblables à ce
qu’elles étaient autrefois. Se succédaient parallèlement aux variations du
climat : l’actuelle forêt dense humide sempervirente, la forêt dense
humide semi-décidue, puis des formations encore denses, plus sèches,
Source : MNHN, Paris
— 182 —
d’une structure différente, forêt sèche semi-décidue, forêt sèche décidue,
mélangées à des fourrés sur les sols médiocres. Ces forêts sèches étaient
constituées par la même flore forestière qui est aujourd’hui celle des
savanes boisées et forêts claires, mais à l’intérieur de peuplements denses
fermés, le sol n’était pas couvert comme maintenant par la forma¬
tion graminéenne dense qui est la caractéristique de la savane actuelle.
Il n’y avait pas passage brusque de la flore humide à la flore sèche, mais
dans des zones de transition il y avait interpénétration des deux flores.
PI. 3. — Installation spontanée en taches de la végétation forestière dans les mosaïques
■ savanes-forêt digitée ■. Autre exemple. Massif du Mont Pangar (125 km au N-N-O de
Bertoua. Cameroun. (Photo de l'I.G.N. prêtée par M. Letouzey).
L’homme préhistorique dès qu’il connut l’usage du feu s’en servit pour
pouvoir se déplacer et pour chasser plus facilement dans ces formations
sèches très flâneuses, qui étaient souvent impénétrables, mais très inflam¬
mables en saison sèche. C’est ainsi que depuis des temps très anciens ces
forêts commencèrent à s’éclaircir et que les herbages issus de quelques
stations spécialement sèches, profitant des ouvertures, proliférèrent en
formations herbeuses, les savanes. A la différence des espèces de forêt
humide, les espèces des forêts sèches résistèrent au feu, comme elles se
maintiennent aujourd’hui en dépit des passages annuels des feux de
brousse, en raison de leurs écorces protectrices et de leur facilité de
reproduction végétative. Ainsi se constituèrent les savanes boisées,
compromis de végétation forestière et de végétation herbeuse. Ultérieu¬
rement les défrichements culturaux accélérèrent le processus de la forma¬
tion des actuels paysages.
Source : MNHN, Paris
— 183
En approchant des zones à climats plus humides où il y avait mélange
des deux flores, les feux puis les défrichements provoquèrent une sélec¬
tion, les espèces vulnérables furent éliminées et les autres persistèrent.
Une limite se dégagea qui est la limite d’équilibre entre la forêt dense
humide résistante naturellement au feu et le feu de brousse annuel.
L’action de ceux-ci à la longue favorisant toujours les herbages ne put
qu’accentuer le contraste entre forêt et savane. Les populations agricoles
plus tard occupant les lisières firent encore reculer les limites d’équili¬
bre naturel au détriment de la forêt dense humide qu’elles ne purent
d’ailleurs défricher que lorsqu’elles eurent l’usage des haches en fer.
Ainsi s’explique d’abord ce hiatus biologique constaté à la limite
forêt-savane, de même la formation de savanes boisées où se concur¬
rencent arbres, arbustes et herbes et où les lianes ont pratiquement
disparu. Cette explication n’est pas encore admise par ceux des phyto-
géographes qui demeurant très sensibles à l’immensité des pays couverts
de savanes boisées, et ayant peine à admettre qu’une transformation à
aussi grande échelle ait pu être faite simplement par l’action séculaire du
feu, préfèrent considérer les paysages de savane boisée comme une forma¬
tion naturelle.
Cependant les arguments ne manquent pas en faveur de l’explication
proposée.
1. Il subsiste encore des restes des anciennes forêts sèches denses
constituées par la flore des savanes boisées. Ils sont rares car la forêt dense
sèche étant très vulnérable aux feux, a disparu depuis longtemps sauf
dans quelques reliques. Nous en avons observé en Afrique occidentale
(Casamance, Guinée, Soudan) et surtout vers la limite de partage des
eaux entre le Congo et le Nil sur la frontière entre le Soudan et la Répu¬
blique Centrafricaine. De beaux massifs existent aussi sur les confins
du Katanga et de la Zambie (ex-Northern Rhodesia).
2. La démonstration expérimentale a été faite que par simple
protection contre les feux de brousse des parties de savanes boisées
après quelques années se fermaient, c’est-à-dire qu’une végétation fores¬
tière dense se reconstituait éliminant parfois complètement sous son
ombrage les graminées de la savane. Nous avons vu les résultats de telles
expériences en Côte d’ivoire, au Katanga et en Northern Rhodesia.
D’autres ont été décrites au Congo ex-Belge et en Nigéria. Elles donnent
la preuve indiscutable que les savanes boisées actuelles ne constituent pas
une formation climacique, mais que leur climax est une formation fores¬
tière dense.
En Afrique orientale les éleveurs ont fait l'observation que sans les
feux annuels les pâturages se garnissaient rapidement d’une végétation
d’arbrisseaux qui à la longue risquait d’en réduire l’étendue. Dans le
Parc National Albert, au Kivu, où la protection contre les feux était
assurée depuis assez longtemps on a observé dans ce qui était, à la création
du Parc, une savane ou une steppe boisée une recrudescence de la végéta¬
tion ligneuse qui diminuant trop la surface des pâturages pouvait devenir
préjudiciable au peuplement des herbivores.
Source : MNHN, Paris
PI. 4. — De haut en bas : Rapidité avec laquelle dans les pays de • savanes aberrantes •
la forêt envahit les ravins et cirques d'érosion récents. Abords du Mayombé près de Pointe
Noire. — Aspect d'une savane en cours de colonisation spontanée par la végétation fores¬
tière. Disparition par étouffement d'une Piliostigma (Bauhinia) Thonningii, arbuste
caractéristique de ia savane boisée par l'invasion d’une flore de forêt. Letta près de Bertoua.
Cameroun. (Photo Letouzry.)
Source : MNHN, Paris
— 185 —
Pour nous donc il ne peut y avoir aucun doute. En Afrique tropicale
les savanes boisées et forêts claires, les lisières si nettes forêt-savane sont
des effets les uns à cause lointaine, les autres contemporains d’une action
anthropique résultant des feux et des défrichements.
Nous devons ici donner l’explication de ce fait que nous avons signalé
plus haut, cette différence constatée parfois d’une zone savanisée, herbeuse
ou peu boisée sur les lisières de la forêt alors que plus à l’intérieur, donc
sous climat plus aride les savanes boisées et forêts claires sont parfois
densément forestières. Il y a en effet deux origines possibles des savanes.
Celles qui se sont formées à la place des anciennes forêts sèches compre¬
nant des espèces partiellement résistantes au feu : elles sont plus densé¬
ment boisées et floristiquement riches. Puis celles apparues après défri¬
chement des lisières de la forêt dense humide ; à cette forêt succéda une
pure savane herbeuse qui à la longue fut cependant colonisée par des espèces
très banales émigrant des régions plus sèches; ces savanes sont donc peu
boisées, et leur flore forestière demeure pauvre. Il est possible qu’avec le
temps, il y ait une atténuation de ces différences, la flore forestière sèche
ayant tendance à progresser dans toutes les savanes herbeuses en dépit
des feux.
La considération des densités du boisement, de la nature et de la richesse
de la flore forestière nous paraît de toute première importance pour dis¬
cuter de l’origine d’une région de savane. Sauf le cas de savanes herbeuses
édaphiques, les savanes herbeuses ou peu boisées, ayant une flore fores¬
tière pauvre ne sont pas des formations climaciques. Elles ont une origine
anthropique contemporaine ou peut-être une origine paléoclimatique
récente, disons du quaternaire le plus proche.
TENDANCE A LA PROGRESSION DE LA FORÊT DENSE DANS LES
SAVANES
Tous les phénomènes que nous venons d’examiner étaient des mani¬
festations de recul des lisières des forêts denses sous l’action directe ou
indirecte des populations. On constate en sens contraire des phénomènes
inverses de progression de la flore forestière dans des cas particuliers où
l’action humaine ne s’exerce pas, et qui prouvent donc une tendance
naturelle à l’extension des forêts. Ils complètent ainsi les preuves expé¬
rimentales que nous venons d’exposer d’où nous avons conclu au carac¬
tère non climacique des lisières actuelles et des formations de savanes
boisées.
Nous avons eu assez rarement l’occasion d’observer de tels cas cer¬
tains de progression, car rarement les savanes et les lisières des forêts sont
à l’abri des feux. Ils sont visibles et manifestes dans des petites savanes
incluses en forêt, au Congo, au Gabon, dans la haute Sangha, le nord
Cameroun et dans l’Ouganda, et je les ai décrits en leur temps. Des essences
de la forêt s’installent en savane sur les lisières et finissent par occuper
tout le terrain découvert. Ce sont aussi les lianes qui « sortent » des lisières
et qui envahissent les cimes des arbustes typiques de la savane qu’elles
Source : MNHN, Paris
— 186 —
finissent par étouffer ainsi que les herbes qu’elles recouvrent. A des stades
plus avancés j’ai vu dans l’Ouganda des petits arbres, Terminalia de
savanes, dépérissant sous une végétation forestière dense, non loin des
lisières. Au Gabon, l’okoumé (Aucoumea Klaineana) est très localement
un agent évident de progression des lisières. Au Congo ex-belge, on a
signalé des envahissements de savane par des peuplements de Xylopia.
Au Congo sur les plateaux batékés j’ai décrit comment des boqueteaux
de forêt s'installèrent en savane, nés à la suite d’une occupation
humaine, cas exceptionnels où l’homme involontairement favorise
l’établissement d’un état forestier. Enfin il est remarquable d’observer
la rapidité avec laquelle dans des cirques d’érosion creusés en savane, la
végétation forestière s’installe et accompagne' le recul des falaises en
amont.
Tous ces cas observables directement, toujours très limités, d’exten¬
sion rapide de la végétation forestière quand la nature est livrée très
librement à elle-même et les expériences déjà faites, nous induisent à
considérer comme des indices de progression des forêts, certains paysages
de lisières forestières très découpées.
Nous avons signalé plus haut ces paysages de forêt digitée au-delà
de la ligne marquant la fin de la forêt continue. Ces ramifications pro¬
gressent le long des dépressions du modelé, parfois se rejoignent et encer¬
clent des savanes. Ailleurs la progression se fait par bonds. De petits
boqueteaux, de forme circulaire en général, se trouvent en savane au-
delà des galeries forestières. En l’absence de feux de brousse, très proba¬
blement un arbre et quelques buissons se sont installés sur un sol peut-être
plus frais. D’autres espèces de forêt les rejoignent, lianes, arbrisseaux, et
autour de l’arbre pionnier, un fourré fait boule de neige et forme l’amorce
d’un boqueteau. Ces paysages de « savanes à boqueteaux » sont pour moi
le signe d’une forêt en progression. Ils s’observent souvent dans les savanes
littorales en Afrique (Côte d’ivoire, Gabon), et en Amérique (Guyanes,
Llanos), sous des climats forestiers. Parfois ces boqueteaux donnent au
contraire très nettement des signes de régression, quand ils sont cultivés
et attaqués simultanément d’abord sur leurs lisières puis dans leur masse
par des feux de brousse.
EXPLICATION PALÉOCLIMATIQUE DE L'INSTABILITÉ DES LISIÈRES
FORÊT-SAVANE
Un certain nombre de considérations peuvent être ainsi résumées :
1° Tendance sous des climats dits quelquefois « de savane » parce
qu’ils correspondent en fait à la présence de savanes, — mais expression
impropre parce que ces savanes boisées ne sont pas des formations éda-
phico-climatiques stables donc climaciques —, à l’établissement d’un état
forestier quand cette tendance n’est pas masquée par une régression à
cause anthropique. Cette tendance est démontrée comme nous l’avons
dit par l’expérimentation et par l’observation.
2° Instabilité de certaines formations forestières, comme les forêts
Source : MNHN, Paris
— 187 —
des hauts plateaux de Madagascar, sous des climats encore assez pluvieux
mais comportant une assez longue saison sèche de cinq mois, manifestée
par la facilité avec laquelle elles sont détruites par les feux, et auxquelles
succèdent des savanes ou des steppes strictement herbeuses. Ces forêts
n’existent plus que sous formes de quelques reliques en voie de disparition.
3° Existence de vastes savanes dans des régions littorales sous des
climats forestiers, sur des sols sablonneux donc écologiquement secs, mais
qui portent néanmoins des forêts denses humides autour de ces savanes.
Nous les avons appelées ailleurs et pour cette raison des « savanes écolo¬
giquement aberrantes ».
4° Présence fréquente de grandes savanes herbeuses ou pauvrement
arbustives sous des climats encore favorables à la forêt à la périphérie de
celle-ci en Afrique, explicable certes par des défrichements suivis de
feux annuels, mais dont quelquefois la très grande étendue et la très
faible densité du peuplement humain peuvent faire douter de cette
explication anthropique contemporaine.
Tous ces ordres de faits induisent à la conception d’un équilibre
biologique non atteint dans les régions tropicales humides, et j’ai été
amené à penser que nous assistions à une phase de l’évolution vers
cet équilibre, masquée le plus souvent par l’action humaine (savanes
écologiquement aberrantes) ou au contraire, dans certains cas accélérée
par cette action humaine (forêts en équilibre instable de Madagascar
remplacées par des savanes herbeuses). Tous ces faits semblent être des
conséquences à retardement d’anciens états climatiques actuellement
perturbés. Nous les avons interprétés plus précisément comme un effet
retardé des modifications climatiques consécutives aux dernières catas¬
trophes glaciaires. On pourrait voir aussi dans cette instabilité une
conséquence d’une théorie soutenue récemment par e. bernard sur des
déplacements périodiques de l’équateur thermique à la révolution de
21 000 ans entraînant évidemment des changements dans l’emprise
territoriale des formations végétales de la zone équatoriale.
Ainsi tendance à un équilibre nouveau, action anthropique, s’imbri¬
queraient pouvant, parleurs actions conjuguées et généralement opposées,
être à la base d’une explication générale de l’instabilité des lisières forêt-
savane en zone tropicale.
Source : MNHN, Paris
Source : MNHN, Paris
UN NOUVEAU SYSTÈME DE CLASSIFICATION
DES SAPOTACÉES DE BAEHNI
par A. Aübréville
Charles Baehni s’est passionné toute sa vie pour l’étude de la famille
des Sapotacées. En 1938 dans un premier mémoire sur cette famille
publié dans « Candollea », il faisait l’étude critique des genres. Peu d’entre
eux trouvaient grâce devant lui, vingt-sept seulement étaient conservés,
et en outre une dizaine, trop imparfaitement connus, étaient mis en ins¬
tance de jugement. Un peu plus tard, en 1942, dans un second mémoire
sur le genre Pouleria il confirmait son opinion, et donnait à ce genre
génophage 318 espèces reprises dans une clé dichotomique d’identifica¬
tion qui était un vrai labyrinthe. Mais il ne cessait de s'intéresser à la
famille dont la connaissance progressait comme augmentait la documen¬
tation. Il avait résolu de reprendre son système de classification —- sa
conception du genre Pouleria n’était pas toujours partagée — quoique
commode pour les botanistes d’un point de vue nomenclatural, en éli¬
minant toute hésitation quant à des choix difficiles entre genres proches.
Je travaillais moi même à cette famille, dont successivement à
partir de 1960 je publiais des révisions partielles dans « Adansonia » et
dans les Flores « de la Côte d’ivoire », du « Gabon », du « Cameroun », et
du « Cambodge, Laos et Vietnam ». Nos études étaient conduites donc
simultanément, et je mettais à la disposition de Charles Baehni toutes
nos riches collections du Muséum National d’Histoire Naturelle, qu’il
vint consulter à Paris. Sa mort en janvier 1964 survint alors que sa révi¬
sion générale était pratiquement achevée. Ses manuscrits purent être
publiés à Genève, l’un « Nouvelles définitions de Sapotacées » dans
« Archives des Sciences » en 1965 (vol. 18, fasc. 1), l’autre « Mémoire sur
les Sapotacées III. Inventaire des genres » dans « Boissiera », en 1965
également. Baehni ne put prendre connaissance ni de mon « Système de
classification des Sapotacées » paru dans « Adansonia » au début de 1964,
ni de mon « Mémoire sur les Sapotacées » paru en janvier 1965. Inverse¬
ment, je viens seulement de prendre connaissance des travaux de Baehni
publiés en 1965 à Genève. Nos mémoires furent donc rédigés d’une façon
absolument indépendante et bien que nous portions le même intérêt à la
famille, Baehni ne me fit jamais part de ses conceptions nouvelles sur
la classification qu’il méditait.
Aussi ma surprise a été grande quand j’ai lu ses études posthumes,
de constater qu’il ne s’agissait pas d’une mise au point de ses idées anté-
Source : MNHN, Paris
— 190 —
rieures sur la classification des genres, mais d’un véritable bouleverse¬
ment de la classification sur les grandes lignes de laquelle, surtout depuis
H. J. Lam, on paraissait à peu près d’accord. Il est bien connu que dans
cette famille homogène les divisions génériques ne se dégagent pas faci¬
lement et que beaucoup de botanistes de De Candolle, à Bentham,
Hartog, Radlkofer, Engler, Bâillon, Dubard, Baehni et J. H. Lam
ont essayé d’arriver à un système satisfaisant, sans y parvenir encore
complètement. Mais le nouveau système de Baehni introduit des inno¬
vations de principe qui si elles étaient admises, pertuberaient profondément
la compréhension et la nomenclature de la famille.
Parce qu’elles sont souvent en désaccord avec les principes du sys¬
tème que j’ai moi même proposé en 1964-1965, je me vois avec regret
contraint de faire une analyse des conceptions nouvelles de Baehni sans
autre délai. Ce sont des principes importants de taxonomie qui sont en
cause; ils doivent être discutés, quelque respect et sympathie profonde
que j’avais pour la grande personnalité de Charles Baehni. Je n’ai l’inten¬
tion ici que de rester sur ce plan des principes, en citant quelques exemples
d’application, car traiter de tous les cas contestables m’entraînerait
trop loin. Je le ferai en d’autres occasions opportunes.
TAXONOMIE DES GRAINES
Depuis toujours, Baehni avait insisté sur l’importance taxonomique
des caractères des graines pour la classification des Sapotacées. J’en étais
persuadé moi même également, et j’ai longuement insisté sur les critères
tirés des graines dans ma propre monographie de la famille. Rappelons
simplement que les graines de Sapotacées, de toutes dimensions et formes,
montrent une partie lisse, brillante, vernissée, généralement brune, laté¬
ralement et dorsalement, et sur la face ventrale qui était soudée au
péricarpe dans le fruit, une partie rugueuse, mate, grisâtre, très contrastée
avec la première, que l’on appelle la « cicatrice » de la graine, ou cicatrice
séminale. La position, la forme, l’extension de cette cicatrice au dépend
de la partie brillante, sont des caractères spécifiques et génériques assez
constants. Il est donc naturel de les utiliser comme critères de classifi¬
cation des espèces et éventuellement des genres. Il y a d’une façon évi¬
dente deux grandes catégories de cicatrices, les unes latérales — plus ou
moins développées — ce sont les plus communes, de forme linéaire,
étroitement oblongue, oblongue, ovée, largement ovée, etc., les autres
basilaires ou basi-ventrales, situées à la base de la graine, de forme circu¬
laire, ou elliptique. Baehni avait nommé en 1938 deux sous-familles
pour ces catégories, les Pleurolraumeae et les Basilraumeae. La distinction
subsiste évidemment en 1965, bien que la terminologie disparaisse. Il
avait remarqué que l’on pouvait aller plus loin, et croyait pouvoir utiliser
les caractères de la cicatrice séminale pour classer tribus, sous-tribus et
genres. Ces caractères sont incontestablement d’excellents caractères
différentiels à l’échelle des genres. La conception nouvelle de Baehni
est de bâtir sur eux toute l’ossature de la classification, simplement en
Source : MNHN, Paris
— 191 —
classant les genres en six catégories suivant la longueur et la largeur de la
cicatrice.
Sous-famille
des
Madhucoïdées
Cicatrice étroite
longue
tribu
des Madhucées
courte
tribu des Chryso-
phyllées
Sous-famille
des
Croixioïdées
Cicatrice longue
longue
tribu
des Croixiées
courte
tribu des Baillo-
nellées
Sous-famille
des
Mimusopoïdées
Cicatrice basilaire
ou basi-latérale
longue
tribu des Néso-
lumées
courte
tribu des Mimu-
sopées
L’inconvénient d’abord pratique de cette base de classification est
que, si pour certains genres et espèces, les graines peuvent être placées
assez facilement dans l’une de ces catégories, il n’en est pas de même
pour toutes celles qui sont sur les limites du long et du court, du large et
de l’étroit. Baehni a bien cité des exemples choisis, mais cela ne supprime
pas les difficultés qui sont soulevées à propos des autres espèces qui se
placent sur les frontières des catégories. J’ai insisté moi-même dans ma
monographie sur ces difficultés. Mais surtout, par l’application rigide
des six catégories, Baehni a été conduit à constituer des groupes tribaux
ou génériques qui ne sont pas toujours naturels, en ne tenant pas compte
des arguments contraires ou favorables au rapprochement que l’on peut
tirer des analyses florales. Par exemple deux espèces très proches se
trouvent dans le cas suivant placés dans deux genres et même deux tribus
différentes. Maslichodendron foelidissimum (Jacq.) Lam et Maslichoden-
dron capiri (A. DC.) Cronq. espèces très affines deviennent, chez Baehni,
Maslichodendron foelidissimum (Jacq.) Lam, Mimusopée (fig. 201), et
Paralabalia capiri (A. DC.) Baehni, Nésolumée (fig. 258), la première
étant vue comme ayant une cicatrice courte, et la seconde une cicatrice
longue.
La considération de la fleur venant chez Baehni en seconde ligne,
il n’hésite pas à découper un genre très homogène par les fleurs — homo¬
gène jusqu’à des détails de la fleur — parce qu’il y a des variations dans
la cicatrice de la graine. J’ai donné dans la « Flore du Cambodge, Laos,
Vietnam » (fasc. 3) plusieurs dessins de fleurs d’espèces de Xanlolis, qui
sont absolument comparables à l’espèce type indienne du genre, X. lomen-
Source : MNHN, Paris
— 192 —
losa (Roxb.) Rafinesque. Celle-ci demeure bien pour Baehni un Xantolis,
mais toutes les autres espèces sont déplacées dans Pouteria, parce que
leurs cicatrices sont plus courtes et étroites que dans le type. Or les graines
montrent des variations depuis une cicatrice étroite longue (X. cambodiana)
à une cicatrice étroite nettement courte (X. embellifolia) 1 ; il s'agit
incontestablement selon nous du même genre Xantolis, lequel au surplus
n’est pas un Pouteria si l’on considère la présence d’albumen chez le
premier, son absence chez le second.
Nous pourrions multiplier les exemples de ce genre. Citons encore
celui du genre malgache Capurodendron qui compte de nombreuses
espèces. J’ai publié plusieurs dessins de fleurs et de fruits 2 . Par les fleurs
toutes ces espèces appartiennent à un même genre — même en considé¬
rant les détails des fleurs. — Les graines montrent au contraire d’assez
étonnantes différences d’une espèce à l’autre. En conséquence Baehni
range les unes dans Maslichodendron, les autres dans Pouteria, d’autres
demeurent « out », car Capurodendron disparaît. Ces espèces ne sont cer¬
tainement pas des Maslichodendron à cicatrice séminale nettement
basale, ni des Pouteria dont les fleurs sont d’un type différent.
Le problème des Capurodendron malgaches devra sans doute être
repris quand toutes les graines des vingt-deux espèces nommées seront
connues, car actuellement nous ne connaissons que onze graines.
CAS DU NOUVEAU GENRE CYNODENDRON BAEHNI
Plusieurs espèces américaines traditionnellement attribuées au genre
Chrysophyllum ont des types de graines très différents. J’avais signalé
cette anomalie dans une étude sur les Chrysophyllées américaines (Adan-
sonia 1, 1 — 1961), en ajoutant que j’hésitais à diviser le genre sur le seul
fait de l’hétérogénéité des graines, en raison de la remarquable homogénéité
florale de ce groupement d’espèces, alliée même à un certain type constant
de la nervation des feuilles. Baehni n’a pas eu cette hésitation en se
conformant à son système rigoureux fondé au premier chef sur les cica¬
trices séminales et il a créé un nouveau genre, distinguant donc le genre
Chrysophyllum L. à graine carénée, à cicatrice latérale oblongue, du
nouveau genre Cynodendron à graines arrondies, à cicatrice basilaire ou
basi-ventrale, dont le testa est au surplus marqué de sillons provenant
des cloisons des loges avortées comprimées contre l’unique graine dévelop¬
pée (graines dites polyconques de Baehni).
Nous adoptons le nouveau genre, qui se justifie par un argument
supplémentaire. En effet chez le Chrysophyllum Cainilo L., type du genre
Chrysophyllum, tous les ovules ou presque sont fertiles, le fruit a jusqu’à
1. Par ailleurs le dessin d’une graine de X. lomentosa de baehni (fig. 1, p. 151
d’après le n° 3275 Pierre (P) est en réalité celui d’une espèce voisine X. dongnaiense
(Pierre ex Dubard) Aubr.
2. Adansonia 2, 1 (1962).
Source : MNHN, Paris
— 193
10 graines fertiles. Chez les Cynodendron, le fruit ne contient généralement
qu’une seule graine; l’ovaire est à (4-) 5(-7) loges.
Le cas Cynodendron est différent de ceux que je viens d’exposer plus
haut. Les Xantolis ont le même type de cicatrice, seules des différences
de longueur se constatent entre espèces. Le cas des Capurodendron doit
encore être réservé, quoi qu’il en soit leur attribution aux Pouteria et
Mastichodendron ne me paraît pas acceptable.
La création du genre Cynodendron réduit pour nous le genre Chryso-
phyllum à l’unique espèce de Linné, curieux aboutissement d’un genre
qui fut considérable dans la bibliographie botanique.
Ce genre se rapproche du genre océanien Nesoluma par la cicatrice
de la graine. L’organisation florale ne permet pas un plus étroit rappro¬
chement.
Nous ferons remarquer ici combien l’excessive importance donnée
par Baehni aux caractères des cicatrices l’a entraîné à une répartition
des genres dans des tribus aboutissant à un système artificiel. La consi¬
dération en première ligne du calice à 2 verticilles permet de réunir
dans une sous-famille naturelle des Mimusopoïdées des genres très proches
par l’organisation florale (nombre de pièces, appendices dorsaux, stami-
nodes), comme Mimusops, Manilkara, Aulranella, Bulyrospermum, Letes-
tua, Vilellariopsis, Muriae, Murianihe, etc. Cela nous paraît l’évidence
même. Le rigide système de Baehni, l’amène à une dislocation de ces
genres dans trois sous-familles (s. Baehni) Madhucoïdées, Croixioïdées,
Mimusopoïdées, où ils trouvent place dans des tribus avec d’étranges
voisinages, les Cynodendron (anciens Chrysophyllum) voisinent chez les
Nésolumées avec les Aulranella, Labourdonnaisia; les Sideroxylon avec
les Mimusops, chez les Mimusopées. J’avoue ne plus comprendre la
pensée de Baehni.
Je conclus sur ce point en disant que si la considération de la cica¬
trice est très importante pour la délimitation des genres — en tenant
compte de certaines possibilités de variations — elle n’est pas admissible
aux échelons supérieurs comme critère primordial de classification.
ALBUMEN
Baehni n’admet pas le critère de la présence ou non d’albumen dans
la graine, pour la raison que selon lui ce n’est pas une constante spécifique
et encore moins générique. Cependant nous y avons recouru chaque fois
que possible, et lorsqu’il est en corrélation avec d’autres caractères floraux,
il nous a semblé digne de considération. Cette différence de conception
entraîne évidemment des écarts importants entre la classification de
Baehni et celles des auteurs qui retiennent la présence ou l’absence
d’albumen comme un bon critère séparatif. Les graines de Pouteria
n’ont pas d’albumen, celles de Planchonella en ont; beaucoup d’espèces
de Pouteria sensu Baehni sont extraites de ce genre par d’autres auteurs
parce que leurs graines sont albuminées, ce caractère différentiel se
cumulant avec d’autres. La divergence ici est frontale.
Source : MNHN, Paris
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TAXONOMIE FLORALE
Baehni parmi les caractères floraux essentiels de la classification
retient évidemment le nombre des verticilles d’étamines, la présence ou
non d’appendices dorsaux aux lobes de la corolle, la présence ou l’absence
de staminodes, les ovaires à une ou plusieurs loges. Mais pour lui les
caractères floraux sont toujours subordonnés au critère de la cicatrice de
la graine. Cependant lorsqu'on étudie de nombreuses analyses de fleurs
provenant de nombreux genres de tous continents et que l’on compare
ces dessins d'analyse entre eux on ne peut manquer d’être frappé de la
ressemblance de certains d’entre eux. Des types floraux se dégagent des
comparaisons qui, en corrélation éventuelle avec d’autres caractères,
mettent en évidence des groupements naturels. Souvent ils sont aussi
liés à des caractères de fruits et de graines. Pour nous, ces groupements
naturels d’espèces, ont une valeur tantôt générique, parfois subgéné¬
rique.
Baehni n’accorde aucune attention à l’existence de semblables
groupements floraux structuraux qui ont pour nous une valeur de classi¬
fication et qui sont d’un très grand secours pour les identifications.
Baehni discute précisément (p. 7) à propos de l’exemple d’une
espèce camerounaise Pouteria hexaslemon Baehni dont la fleur est connue,
mais non la graine. Selon l’hypothèse d’une graine appartenant à l’une
des six catégories de cicatrices précitées, il estime que cette espèce pour¬
rait être ou un Rhamnoluma, ou un genre proche de Calocarpum, ou un
Xanlolis, ou un Pouleria, ou Paralabalia, ou Sideroxylon. L’analyse
florale seule nous a conduit au rapprochement à un Richardella américain
car il y a un type de fleur Richardella. Il s’agit probablement d’une espèce
fruitière de ce genre introduite autrefois d’Amérique au Cameroun. Les
types floraux 1 ont bien une valeur de classification qui à l’échelon des
genres se reconnaissent parfaitement d’une région à une autre même très
éloignées.
En particulier Baehni n’attache aucune valeur générique au nombre
des pièces florales, sépales, pétales. Il n’a jamais admis par exemple que
le genre Pouleria Aublet avait une fleur typiquement tétramère. Cela
limite beaucoup l’extension dans le monde de ce genre ainsi compris dans
son sens originel restreint. Il est certain que dans certains genres et espèces
il y a des variations dans le nombre des lobes de la corolle par exemple;
les unes sont individuelles et sans importance, les autres montrent une
irrégularité qui est un caractère spécifique ou générique pour un groupe
d’espèces; mais les comptages font toujours ressortir un type statistique,
par exemple 5, 6, 8, 10. Faute d'être persuadé de la valeur taxonomique
de telles considérations, Baehni par exemple place ensemble dans Chryso-
phyllum s. Baehni des genres aussi différents que Caramuri (6-10 pét.
et ét.), Ochrolhallus (5-) 10 pét, et ét.
1. En l’espèce : 5 sép., 6 pét., 6 étam. à courts filets insérés près de la gorge,
staminodes pointus, ovaire à 6 loges, stigmate lobé.
Source : MNHN, Paris
— 195 —
Les Ochrothallus, genre néo-calédonien, comprennent des espèces
à structure fixe : 5 sépales, 10 pétales et étamines, ovaire à 5 loges (O. lit-
saefolius, Sarlinii), mais chez d’autres espèces le nombre des lobes des
étamines varie de 7-10, parfois même il descend à 5.
Pour nous, la tendance évolutive dans ce genre est dans la réduction
du nombre des lobes de la corolle. Le type le plus primitif et stable com¬
porte une corolle à 10 lobes et étamines épipétales. Mais chez plusieurs
espèces la tendance à la réduction est très nette quoique irrégulière. Ce
groupe d’espèces demeure cependant caractérisé à la fois par le nombre
10 des pétales et sa tendance à l’irrégularité. C’est un groupe distinct
de celui des Chrysophyllum (sens ancien) où le nombre des pétales est
de 5 (± 1)
La position du cycle des étamines a pour nous également une impor¬
tance taxonomique, surtout quand elle est en corrélation avec d’autres
caractères dans un même groupe d’espèces. Dans certains genres le cycle
staminal s’insère très exactement au bord du tube de la corolle; dans
d’autres genres à l’intérieur du tube. Les filets sont courts ou longs. Ce
sont des caractères de groupes d’espèces, c’est-à-dire de genres ou sections
de genres. Les exceptions sont très rares où dans un même genre le verti-
cille staminal est inséré à des hauteurs variables suivant les espèces; il y
a là probablement aussi un fait évolutif à l’intérieur de ces genres excep¬
tionnels; Baehni n’attache aucune importance à ce critère dont j’ai
vérifié maintes fois la valeur taxonomique à l’échelon générique.
Conception également originale de Baehni en ce qui concerne ce
qu’il appelle le calice double. 11 est bien connu que les Mimusopoïdées
et les Madhucoïdées ont un calice double, c’est-à-dire à deux verticilles
très nettement séparés, à 2 + 2, 3 + 3, 4 1+4 sépales. Dans sa clé des
genres, il range parmi les genres à calice double, les Calocarpum Pierre,
Pichonia, Malacanlha, Omphalocarpum, qui ont des calices à 5 sépales,
et plusieurs bractées sous le calice. Ce sont des organisations du calice
très différentes de celles des calices à deux nets verticilles superposés et
indépendants. Question de définition! Peut être, mais cependant la dis¬
tinction entre ces deux séries de calice est capitale pour la classification.
L’IRRÉGULARITÉ DE L’ORGANISATION FLORALE COMME CRITÈRE
GÉNÉRIQUE
Dans une étude d’ensemble de la famille des Sapotacées on perçoit
nettement une tendance évolutive générale à la réduction des pièces
florales et des loges de l’ovaire. Il y a des groupements d’espèces où les
nombres de pièces par verticilles floraux sont fixes; généralement la
stabilité est achevée chez des fleurs tétramères ou — le plus souvent —
pentamères. Mais dans certains groupements il y a des fleurs à structure
irrégulière — en dehors des variations individuelles — c’est-à-dire quand
l’irrégularité devient en quelque sorte la règle : diminution du nombre
des pétales, associée à celle des étamines, du nombre des loges de l’ovaire,
réduction puis disparition des appendices pétalaires. Nous nous arrêterons
13
Source : MNHN, Paris
— 196 —
d’abord à la considération du verlicille des staminodes. Ce verticille quand
il existe est toujours établi exactement au niveau de la soudure des lobes
de la corolle. Il représente l’état, après réduction, d’un verticille d’étamines
alternipétales, qui n’existe plus dans la famille à l’unique exception des
genres monospécifiques Murianlhe et Muriaea que nous considérons
pour cela comme des genres archaïques. Ces staminodes sont en nombre
égal à celui des pétales. Dans de nombreux genres, la réduction est faite,
il n’y a plus de staminodes. Cette considération de la présence ou non
de staminodes a une importance taxonomique capitale dans la famille
que tout le monde reconnaît, y compris Baehni. Mais là où des divergences
vont se manifester, c’est en ce qui concerne les espèces où le nombre
des staminodes est très irrégulier. Ils sont alors généralement rudimen¬
taires, quelquefois n’existent qu’à l’état de traces, ou encore disparaissent
plus ou moins complètement. Ces espèces ont alors de 0 à 5 staminodes
rudimentaires.
Baehni apporte une conception taxonomique nouvelle. Il estime
opportun de créer des genres pour tous les groupements d’espèces où un
caractère essentiel est instable. Il semble qu’il n’ait appliqué cette concep¬
tion que pour ceux où la présence des staminodes est irrégulière. Il crée
ainsi un genre Abebaia à 1-2 espèces, distrait du genre Manilkara simple¬
ment parce qu’elles ont de 0-6 staminodes. Nous ne gouvons accepter ce
point de vue de doctrine et de nomenclature. L’instabilité peut être un
caractère générique, mais il me semble arbitraire de créer un genre nouveau
pour les espèces qui appartenant incontestablement à un certain genre,
marquent une certaine irrégularité quant au nombre de certaines pièces.
Ou alors on s’engagerait dans une multiplication des genres qui nous éloi¬
gnerait d'une classification naturelle. En ce qui concerne les staminodes,
il nous faudrait par exemple dédoubler de nombreux genres.
C’est ainsi que Baehni a déjà créé les genres : Blabeia pour une espèce
néo-calédonienne, instable; lchlhyophora (staminodes 0) séparé de
Neoxylhece (staminodes 0-5) ; Abebaia (staminodes 0-6) coupé de Manilkara
(6 staminodes). Nous n’admettons pas ces genres. Des erreurs ne peuvent
manquer de se produire chez les espèces instables où il y a de 0-5 stami¬
nodes. Si l’analyse d’une fleur montre 5 staminodes l’espèce est rapportée
à un genre; si les staminodes sont en nombre moindre ou nul, à un autre
genre. Baehni lui-même est tombé dans le piège qui serait tendu aux
botanistes à propos d’une espèce que nous appelons Gambeya africana
en Afrique continentale, et d’une espèce très voisine de Madagascar,
qui n’en est probablement pas distincte, mais qui jusqu’à présent en
attendant une révision est encore appelée Gambeya boivinianum.
Il rapporte la première au genre Planchonelta, notamment parce que
le nombre des staminodes est variable, et la seconde au genre Chryso-
phyllum parce qu’elle ne montrerait aucun staminode. Voilà donc deux
espèces qui sont très proches l’une de l’autre, à tel point qu’on pourrait
les confondre en une seule, et qui sont nommées par Bahni respective¬
ment. Planchonella africana et Chrysophyllum boivinianum.
Dans la clé des genres les trois divisions apparaissent plusieurs fois :
Source : MNHN, Paris
— 197 —
staminodes toujours présents, staminodes toujours absents, staminodes
parfois présents. Nous ne pouvons accepter ce critère de classification à
l’échelle des genres qui conduit à des dédoublements superflus de certains
genres et à la création de genres également superflus. Un genre caracté-
ristiquement à staminodes peut comprendre des espèces où les staminodes
sont en régression en nombre et dimensions, marquant une tendance
évolutive du genre, si toutes les espèces qui le constituent sont liées entre
elles par un ensemble d’autres caractères qui en font un groupement
naturel évident. De même, mais à l’inverse, un genre où les espèces
sont typiquement dépourvues de staminodes peut comprendre des espèces
où l’évolution n’étant pas achevée, quelques staminodes, souvent plus
ou moins rudimentaires, apparaissent encore irrégulièrement, pourvu
qu’un ensemble d'autres caractères réunisse toutes ces espèces. Bref la
notion de groupes naturels qui peuvent comporter des limites floues, à
cause de la réduction de certaines pièces, s’oppose à celle, rigide, d’une
division en deux groupes, l’un où l’organisation florale serait fixe, et
l’autre où les espèces marqueraient une tendance évolutive se manifestant
dans la réduction irrégulière de certaines pièces florales.
Par exemple, pour nous Gambeya, genre habituellement sans stami¬
nodes, comprend des espèces où apparaissent parfois des staminodes
rudimentaires, mais Gambeya ainsi compris est un groupe naturel si l’on
considère l’ensemble de ses caractères essentiels. Baehni le disloque entre
Malacanlha, Planchonella et Chrysophyllum.
Pachyslela se dédouble en Pachyslela vrai (staminodes irréguliers)
et Amorphospermum (staminodes o).
Neoxythece disparaît et se décompose en Planchonella (staminodes
irréguliers) et un nouveau genre Ichlyophora (staminodes réguliers).
Nous nous arrêtons ici, car il faudrait reprendre toute la classifica¬
tion des Sapotacées bouleversée par Baehni, et nous n’avons eu l’inten¬
tion dans cet article que de demeurer sur le plan des conceptions.
Au sujet du nombre des loges de l’ovaire, nous avons dans notre
monographie insisté sur cette évolution qui, très nette, chez les Sapo¬
tacées américaines tend à la réduction du nombre des loges. Curieu
sement elle ne se manifeste pas chez les Sapotacées africaines, asiatiques
(exc. Monotheca, Sarcosperma) et océaniennes. Baehni la constate aussi
mais n’en tient compte que lorsqu’elle est complètement achevée, chez
Diploon américain et Monotheca asiatique à une seule loge. Or il y a de
nombreux genres américains où le stade évolutif vers la réduction est
stabilisé à 2-3 loges. Nous en avons cité de nombreux exemples caracté¬
ristiques des genres.
Il ne reconnaît pas non plus les genres où le nombre stable des loges
de l’ovaire est inhabituel dans la famille, par exemple de 8 (Breviea,
Aubregrinia) de 10 (Wildemaniodoxa) , chez les Sidéroxyloïdées.
Dans les Pouleria — tels qu’il les conserve — il ne fait pas de distinc¬
tion entre le type habituel du genre à 4-5 loges ovariennes et les espèces
où le nombre est constamment de l'ordre de 8-12.
Source : MNHN, Paris
— 198 —
Il nous faut écourter notre analyse, déjà longue. Comment conclure
autrement qu’en regrettant que l’esprit de système, nécessaire par
nature même chez les systématiciens, mais d’une application trop rigide
chez Baehni, n’ait pas été tempéré par une certaine conception et une
certaine compréhension des groupes naturels qui apparaissent cependant
d’une étude générale de la famille à l’échelle mondiale. Cette nouvelle
classification de Baehni ne marque certainement— à mon avis — aucun
progrès sur celle qu’il avait esquissée il y a un peu plus de vingt années.
A l'attention des lecteurs du texte posthume, signalons enfin de nom¬
breuses erreurs que l’auteur aurait certainement corrigées s’il avait pu lire
les épreuves. Par exemple dans la clé des genres, il faut intervertir la
place des genres Sideroxylon et Monotheca , Maslichodendron et Argania,
Cynodendron et Diploon.
Source : MNHN, Paris
THE LIFE ZONE SYSTEM
by L. R. Holdridge
(Tropical Science Center, San José, Costa Rica.)
M r . Holdridge m’a envoyé en réponse à mon article : « Conceptions
modernes en bioclimatologie et classification des formations végétales »
Adansonia 5,3 : 1963) la note suivante en me demandant de la publier
dans Adansonia, ce que je fais bien volontiers. J’aurai d’autres occasions
de revenir plus tard sur un sujet qui est de toute première importance
pour l'écologie des régions tropicales.
A. Aubréville
On pages 297-306 of Fascicule 3, Tome V of the journal Adansonia,
Prof. A. Aubréville has published a discussion of both the potential
évapotranspiration concept of C. V. Thornthwaite and my life zone,
bioecological classification System. Relative to the latter, I hâve put
together the following notes to clarify some of the spécifie questions
raised.
The life zones of my System as defined in précisé numerical ranges
of mean annual précipitation, mean annual biotemperature and potential
évapotranspiration ratio on the chart are only first order divisions of
the climates and vegetational groupings on the land areas of our planet.
The chart, originally published in 1947, was constructed mainly
on the basis of preceding expérience and publications of many ecologists,
climatologists, botanists, pedologists and other scientists with some contri¬
bution from my own findings in the tropics. Since the chart was first
assembled with only température and précipitation values, my particular
contributions were the use of a new value, that of biolemperalure, for
showing température relations, the finding that significant guide fines
of biotemperature and précipitation should be spaced in accordance
with logarithmically increasing values and the arrangement of a set of
hexagons, as determined by the guide fines, so as to define natural units
in the field as well as clearly show their climatic relationships to other
life zones.
Although the chart is presented in two dimensions, it actually repre-
sents a threedimensional figure, an important aspect not mentioned by
M. Aubréville. At higher élévations the biotemperature and précipi¬
tation values are the same as those for life zones of cooler latitudinal régions
Source : MNHN, Paris
— 200 —
but are different priinarily because of distinctive annual ranges of tempe-
rature. These upper altitudinal life zones are indicated by placing both
the life zone, latitudinal région and altitudinal belt naines before the
life zone, as for example: Tropical Montané Wet Forest Life Zone. For
such upper belts, the région may be determined by calculation of the
corresponding sea-level biotemperature from the local adiabatic rate of
température change with altitude.
Previously, I had supposed that a satisfactory mean annual biotem¬
perature could be obtained by eliminating below 0° C. températures and
thus obtaining a mean annual average of the positive Celsius températures
only. More recent investigations within the tropics hâve shown clearly
that above 30° C. températures must also be eliminated or discounted
heavily in the calculation of the mean annual biotemperature. We are
exploring this aspect of température with plant physiologists who hâve
in the past found some indication of a drop in net photosynthesis above
about 30° C. The new formula for biotemperature will provide a satis¬
factory séparation of the Subtropical région, or outer tropics, from the
Tropical Région, or inner tropics.
Following development of the chart from précipitation and biotem¬
perature values alone it was reasoned that the third set of coordinates
must reprensent the interaction of the other two guide line coordinates,
the resuit of which could only be humidity or moisture. Study of pedolo-
gical literature indicated that the value which offered the best fit for
représentation of humidity was that of the potential évapotranspiration
ratio of Thornthwaite.
In spite of whatever may be said about Thornthwaite’s method
of calculation of potential évapotranspiration or his own attempted
application of the same to régional classification, Thornthwaite did
make an extremely valuable contribution to climatology and ecology
with his concept of potential évapotranspiration. Evolution has molded
the éléments of the natural végétation at any point on the world to not
only thrive under the existing température conditions, but also to be in
complété adjustment with the relation of the actual précipitation to
the potential évapotranspiration at that température, and in accordance
with the moisture holding capacity of the soil and the local atmospheric
conditions.
Thus, in the semi-arid province, potential évapotranspiration varies
from 2 to 4 times the précipitation. The natural végétation has evolved
to withstand drought conditions of several months. The expérience of
Begué, which M. Aubréville cites of transplanting éléments of such a
végétation to an area with a potential évapotranspiration ratio of 5 to 1
resulted in death or poor growth of the plants. The results do not appear
to detract from the concept of potential évapotranspiration, as it should
be interpreted, but rather seem to confirm the natural significance of
humidity provinces and life zones.
As mentioned earlier, the life zones are only first order natural
divisions of végétation. These divisions may be recognized in the field
Source : MNHN, Paris
— 201 —
by one who lias conscientiously applied himself to learning the life zone
System. However, the végétation of each life zone comprises a number of
distinct végétation associations, which make up the second order level
of the life zone System. Finally, the actual successional stage of an associa¬
tion or any type of land-use which man is applying to a portion of an
association area constitutes the third level division or that of the actual
status of the végétation.
Although he has mentioned the association level in a footnote on
page 305, Prof. Aubréville has admitted that he does not understand
what I mean by atmospheric associations. Actually, I de fine 4 types of
associations. The climatic association is the one association in each life
zone with a zonal soil and zonal climate. By the Iatter, is meant a normal
rainfall distribution in relation to the total précipitation and without
any spécial atmospheric conditions. The name of the climatic association
is inserted in each hexagon of the chart.
The atmospheric associations, which may comprise several for each
life zone, are those which are significantly different from thej climatic
association due to additional azonal modifications in climate such as
strong winds, abundant mists, or pronounced variation in the seasonal
précipitation pattern. On the semantic level one may object to the term
“Atmospheric”. This was selected primarily because the distinctive
végétations are often due to local atmospheric conditions, as well as to
purposely differentiate such climatic features from the global climatic
factors of biotemperature, mean annual précipitation and humidity.
Edaphic associations are those which are significantly different
from the climatic due to topography, drainage, parent material, âge or
the like, which Iatter hâve given rise to intrazonal or azonal soils. One
may find, to be sure, associations which are edapho-atmospheric due to a
combination of factors, such as a beach thicket on a sandy soil subject
to strong and often salt-laden breezes.
There are, in addition, hydric associations where the soil is covered
with water for ail or most of the year. However, these are usually not
considered in the mapping of land végétation.
Based on the previous explanation of associations, it should be appa¬
rent that to some extent Prof. Aubréville has confused life zones with
associations and even with third order divisions. Thus, his statements
that there are three dense forests with an annual précipitation of from
1500 to 1800 mm and areas with more than 2000 mm where forests no
longer exist are perfectly compatible with the life zone System. As a
matter of fact, we hâve at least 6 different forest associations in Costa
Rica within the Tropical Dry Forest Life Zone, within approximately
the 1500 to 1800 mm range. These are edaphic associations which can
readily be explained by soil or drainage conditions and can ail be readily
recognized as belonging to the Tropical Dry Forest Life Zone. We also
hâve many areas in Tropical America with over 2000 mm of précipitation
where forests no longer exist, but these are obviously third category
divisions due to land use practices.
Source : MNHN, Paris
— 202 —
The life zone concept can be of real value for both orientation and
explanation. The wide range in associations within a life zone ranging
from those on excessively drained soils with an extended dry season
to those on fertile soils with a raised water table and with an extended
wet season may be confusing to the person who does not understand the
first order category of the life zones. On the other hand, with the know¬
ledge that these are ail within one life zone, the effects of the second order
factors are readily apparent and explicable.
Stand height, number of tree species per unit area and relative
abundance of palms are some of the characters which differentiate compa¬
rable association végétations of the several life zones which are often
grouped logether as the “Tropical Rain Forest”. Indigenous peoples and
native agriculturalists also demonstrate in their patterns of land use an
acknowledgement of the différences between the several life zones which,
surprisingly, are considered by many ecologists to comprise only one
végétation or climatic unit. The chart dilïerentiates nine life zones within
the “Tropical Rain Forest”. They are the low élévation Moist, Wet and
Rain Forest Life Zones of both the Subtropical and Tropical régions
plus the three life zones of the same humidity provinces in the Premontane
altitudinal beltof the Tropical région. An examination of the chart should
clearly indicate that such divisions are only logical extensions into the
tropics of the humidity province divisions generally accepted by ecologists
in the more adequately studied temperate zone régions. Although such
a division of the “Tropical Rain Forest” was made with some trépidation
at first, because it disagreed with genereal ecological literature, subséquent
detached observations in the field hâve borne out the soundness of the
division into nine life zones.
Although species groupings are helpful locally in demarcating life
zones and associations, the System is basically physiognomie. This per-
mits comparisons and relations on a world-wide basis regardless of bio-
geographical régions with their essentially distinct taxonomie groupings.
Personal expérience in Southeastern Asia and Tropical Africa has shown
me that it is just as easy to recognize the natural life zone units in those
régions as in the Americas.
Both life zones and associations within the former may be separated
on a physiognomie basis. However, with only a limited number of workers,
we admittedly hâve not had the facilities to provide objective physiogno¬
mie measures to cover the life zones of the world. The subjectivity in
mapping life zones where adéquate climatic data is not available is analo-
gous to the récognition of the family in plant taxonomy from plant mate-
rial without fruits or flowers.
Both the life zones and plant families are natural units defined in the
former by climatic ranges and in the latter by flower and fruit characters.
In each case expérience usually permits subjective identification even
when the objective characters for exact classification are not available.
A lack of ability by many workers to make such subjective identifications
in either of the two fields should not be considered a sound basis for
Source : MNHN, Paris
— 203 —
criticism of the objectively defined natural divisions of either the plant
family or the life zone,
In the preceding, I hâve attempted to clarify without going into any
great detail that the life zone System does not ignore any of the factors
which affect végétation. These are ail taken into account in the three-
level categories of classification. If M. Aubréville choses to judge the
life zone System on the basis of the chart for the first order categories
alone, that is his privilège, but it is hardly a just appraisal of the total
System. If ecology is to progress as it should to a précisé science, we must
advance beyond opinions alone and discuss évaluations based on measure-
ments of végétation correlated with climatic and pédologie data.
As for mapping, I am in complété agreement with Prof. Aubréville
that it would be most désirable to hâve maps showing végétation distri¬
bution down to the third category or that of actual conditions. However,
économies is still a controlling factor and one can only proceed to that
maping level for which support is available. Under the circumstances,
a first-category or life zone map helps considerably in showing the value
of ecological classification, assists in planning and carrying out compara¬
tive research and should help to stimulate the sponsorship of the highly
desireable but much more expensive second-and third-category mapping
programs.
San José
Costa Rica.
Source : MNHN, Paris
Source : MNHN, Paris
ÉTUDE PHYTOGÉOGRAPHIQUE DU CAMEROUN
par R. Letouzey
Notre travail, ci-après analysé 1 , s’inscrit dans le cadre général d’une
contribution à la connaissance des groupements végétaux et de la flore
du territoire politique de la République fédérale du Cameroun.
Cette contribution repose entre autres sur l’élaboration d’une carte
du tapis végétal au 1 /I 000 000 e , suivant les principes du Professeur
H. Gaussen; cette œuvre ne peut être que de longue haleine car elle
doit en définitive intéresser un territoire de 475 000 km 2 , soit l’équi¬
valent des 4 /5 e de la superficie de la France.
La connaissance que nous avons actuellement des groupements
végétaux et de la flore du Cameroun, basée sur les travaux de nos prédé¬
cesseurs et sur ceux que nous avons pu aborder pendant près de 20 ans de
présence plus ou moins continue dans ce territoire, mais seulement
depuis 6 ans uniquement consacrée à la botanique sous la bienveillante
direction de Mr. le Professeur J. L. Trochain, nous permettent de tracer
une première esquisse du sujet en cause.
En dehors de l’œuvre accomplie antérieurement par divers bota¬
nistes et phytogéographes, œuvre sur laquelle nous sommes amené à
donner d’amples détails, notre travail, d’une manière plus précise, a
porté sur les points suivants :
— De 1945 à 1948 nous avons séjourné dans la région montagneuse
de l’Ouest Cameroun et pris contact avec la végétation de cette région;
ce n’est cependant qu’en 1962 que nous avons fait l’ascension du mont
Cameroun.
— De 1950 à 1951, à l’occasion d’études forestières sur diverses
espèces arborescentes de Légumineuses, nous avons parcouru la zone qui,
de Mbanga à Eséka et Kribi, s’étend en arc de cercle autour de Douala.
— Entre 1955 et 1958, une attention particulière a été portée par
nous sur la forêt de la zone littorale.
— De même en 1964, nous avons pu consacrer quelque temps à la
zone camerounaise située entre la Bénoué et le lac Tchad.
Mais en dehors des points ci-dessus, de 1945 à 1958, notre activité
essentielle dans l’Administration forestière nous a amené à parcourir
1. Doit faire l’objet d'une Thèse de Doctorat d'État ès sciences naturelles à soutenir
en 1966 devant la Faculté des Sciences de l’Université de Toulouse (Manuscrit enre¬
gistré au Centre de documentation du CNRS sous n° 418).
Source : MNHN, Paris
— 206 —
pratiquement tout le Cameroun, du lac Tchad à l’Atlantique et aux rives
de la Sangha.
Les modifications politiques et administratives survenues alors nous
ont permis, à partir de 1959, de consacrer toute notre activité à une étude
phytogéographique détaillée de la région camerounaise dite du Sud-Est
que nous connaissions peut-être le moins jusqu’alors; de proche en proche
cette prospection nous a conduit vers le Nord jusque sur le plateau de
l’Adamaoua.
Ces activités se sont manifestées par le parcours systématique de ces
régions, par la réalisation de 12 maquettes schématiques de cartes au
1 /200 000 e devant permettre ultérieurement l’élaboration pour la zone
intéressée de la carte synthétique au 1 / I 000 000 e sus-visée.
Cette étude régionale, sur le Sud-Est et l’Adamaoua, englobait à
la fin de 1964, un territoire limité par les 3 e et 7 e degrés de latitude Nord,
à l’Ouest par le méridien 12° Est et à l’Est par la frontière politique du
Cameroun et de la République Centrafricaine ; ce territoire couvre au total
quelques 125 000 km 2 . Son étude phytogéographique nous a permis de
relier d’une manière suivie nos connaissances sur les groupements végé¬
taux et la flore de l’ensemble de la République fédérale du Cameroun.
Un point important sur lequel nous désirons attirer l’attention est
celui de l’échelle de travail à laquelle nous situons notre étude : il s’agit
pour nous de préciser, en un temps nécessairement limité, les grandes
lignes phytogéographiques d’un vaste territoire et non pas de l’étude
détaillée, voire phytosociologique, de zones phytogéographiques étroi¬
tement localisées.
En dehors d'un exposé schématique, que nous pourrions qualifier de
classique, sur le cadre général phytogéographique du Cameroun en son
ensemble et tel que nous le concevons à présent dans l’état actuel de nos
recherches, nous serons amené à préciser divers points qui nous paraissent
plus originaux et qui concernent :
—- la division du massif de forêt dense humide camerounaise en
trois grandes unités (forêt biafréenne, forêt congolaise, forêt semi-décidue) ;
— l’origine et l’évolution de la forêt dite littorale;
— la signification possible de la zone de savanes périforestières et
l’incontestable extension actuelle de recrus forestiers sur ces savanes;
— l’existence d’une limite floristique nette entre région congo-
guinéenne et soudano-zambézienne;
— les caractères du plateau de l’Adamaoua;
— les divers groupements des régions sahéliennes;
— la répartition des formations végétales d’altitude.
Nous aurons en outre l’occasion de présenter d’une manière parti¬
culière quelques points de détail intéressant aussi bien la phytogéogra-
phie (forêt marécageuse du haut Nyong, forêt sempervirente à Gilber-
tiodendron dewevrei, raphiales, rôneraies...), que la floristique (rives du
haut Dja, inselbergs, prairies sur schistes en forêt ou sur cuirasses en forêt
ou en savane, prairies marécageuses en forêt, groupements des zones
soudanienne et sahélienne...), que la paléobotanique ou l’ethnobota-
Source : MNHN, Paris
— 207 —
nique (entre autres sujets, celui des dénominations pygmées qui constitue
une contribution particulière à la linguistique africaine et fait l’objet
d’un travail séparé), etc...
Des lacunes subsistent encore dans notre étude, en particulier nous
n'avons pas exploré la lisière méridionale du Cameroun au-dessous du
3 e parallèle vers l’Est, le Cameroun occidental (ex-britannique), certains
massifs montagneux...
Notre connaissance de la flore est encore bien imparfaite et si,
conjointement à notre travail phytogéographique, nous participons à la
récolte d’échantillons botaniques sur le terrain destinés aux Herbiers
de Paris et de Yaoundé, ainsi qu’à l’élaboration d’une « Flore du Cameroun »
au sein du Laboratoire de Phanérogamie du Muséum national d’histoire
naturelle, nous regrettons bien souvent nos insuffisances dans ce domaine,
même lorsqu’elles ne se doublent pas de difficultés taxinomiques, fré¬
quentes en ce qui concerne le Cameroun.
Notre travail s'efforce donc de faire le point actuel des connaissances
relatives à la phytogéographie de la République fédérale du Cameroun;
malgré les imperfections de nos travaux et de nos recherches nous pensons
que nos résultats pourront offrir des points de repère, voire des vues
nouvelles, à ceux qui s’intéressent ou s’intéresseront aux mêmes sujets.
Après des exposés concernant l’orohydrographie, la géologie envi¬
sagée sous l’angle tectonique, la pédologie étudiée suivant les normes de
l'école française tropicale et qui laisse apparaître, d’une manière géné¬
rale, une grande indépendance entre sols et formations végétales, un
chapitre est réservé à la paléobotanique. Les connaissances en ce domaine
restent embryonnaires ou peu précises; des tentatives d’analyse polli-
nique de sédiments subfossiles n’ont apporté aucun élément positif
au sujet de la végétation quaternaire antérieure; les possibilités de cette
discipline restent inexplorées.
Un canevas climatologique fournit les éléments météorologiques
concernant température, pluie et humidité; les variations de ces divers
facteurs en fonction de la latitude, de la continentalité et de l’altitude
font l’objet d’un examen critique; parmi les classifications climato¬
logiques proposées pour le Cameroun, celle de Génieux correspond
le mieux aux grandes lignes de différenciation de la végétation came¬
rounaise, mais ne les justifie pas toutes; l’emploi d’indices climato¬
logiques caractéristiques est examiné mais la corrélation la plus satis¬
faisante résulte de la comparaison des facteurs pluie et sécheresse, tels
qu’exprimés par les courbes ombrothermiques de Bagnouls et Gaussen;
des anomalies bioclimatologiques (Akonolinga, Batouri) sont signalées
au passage.
Un chapitre important concerne les facteurs biodynamiques agissant
sur la flore et la végétation, envisagés dans leur action spécifiquement
camerounaise : migrations, déplacements et fixations de population,
Source : MNHN, Paris
— 208 —
cultures, élevage et feux. La liste schématique des produits végétaux
utilisés en économie domestique est suivie d’une étude des répercussions
de l’exploitation industrielle de certains produits, bois en particulier
quelques notes ont rapport enfin aux plantes commensales de l’homme.
Une bibliographie commentée de 100 titres fournit un inventaire des
utilisations ou des études effectuées concernant des végétaux came¬
rounais depuis près d’un siècle.
Le rassemblement progressif du matériel d’herbier originaire du
Cameroun fait l’objet d’un exposé historique; une liste de 300 collecteurs
comporte l’indication des renseignements qui ont pu être recueillis à ce
jour pour chacun d’eux. Les progrès de la connaissance phytogéographi-
que du Cameroun se réfèrent essentiellement aux travaux d’ENGLER et de
Jacques-Félix, de Trochain et Pitot, de J. Lebrun; un tableau final
s’efforce de présenter sous une forme synthétique les caractères physio-
nomiques et floristiques propres aux divers groupements végétaux ren¬
contrés, c’est-à-dire qu’il cherche à mettre en cause simultanément
facteurs écologiques présents, passé paléobotanique et flores actuelles,
évolution possible.
La seconde partie de ce travail concerne le massif de forêt dense
humide méridional. Son étude repose sur des prospections dont les tech¬
niques sont exposées en quelques paragraphes. Elles tiennent compte des
surfaces à parcourir et des moyens matériels utilisables et font aussi
appel à l’interprétation de photographies aériennes au 1 /50 000 e : ces
techniques ressortent beaucoup plus du domaine de la reconnaissance
détaillée, telle que définie par Caïn et De Oliveira Castro, que de la
phytosociologie. Le massif est divisé en trois grandes unités envisagées
chacune sous l’angle de sa localisation géographique, des conditions éco¬
logiques qui l’influencent, de sa composition floristique, l’aspect physio-
nomique qualitatif étant en général délaissé car s’intégrant à des con¬
ceptions classiques.
1° La forêt biafréenne englobe le pourtour de la baie de Biafra et
peut être caractérisée comme une forêt dense humide sempervirente à
Césalpiniacées ; ces dernières, souvent grégaires, sont citées. La décou¬
verte historique de cette forêt conduit à quelques comparaisons quanti¬
tatives, d’ordre physionomique, avec des inventaires plus récents effec¬
tués dans la région de Yabassi. Le recensement floristique exhaustif de
cette forêt biafréenne est encore à faire.
La zone littorale proprement dite est caractérisée par une forêt bia¬
fréenne de type spécial, dite « forêt littorale à Sacoglollis gabonensis et
Lophira alala »; celle-ci a déjà fait l'objet de publications spéciales (Le-
touzey, 1957, 1960). L’aspect primaire de cette forêt et l’abondance
exceptionnelle de la seconde espèce sont des faits notables qui ont incité
à en rechercher les causes. Une étude floristique des strates ligneuses et
Source : MNHN, Paris
— 209 —
une analyse statistique ont permis de mettre en évidence la répartition
suivant une courbe de Gauss des tiges de Lophira alala ; conditions de
régénération de cette espèce et données ethnographiques (récits histo¬
riques, traces d’occupation humaine, charbon de bois et poteries enter¬
rées) conduisent à considérer Lophira alala comme un intrus dans une
« forêt archaïque à affinités sud-américaines », cette conception s’appuyant
en particulier sur la répartition de Malpighiales et de Myrtales; l’intru¬
sion, justifiée encore par des considérations phénologiques, se serait
faite à la faveur de défrichements culturaux aux siècles antérieurs, et
peut-être de modifications climatologiques mal perçues et élucidées.
Des comparaisons floristiques avec Nigéria et Gabon conduisent à
individualiser un domaine floristique nigéro-camerouno-gabonais, dont
les limites sont précisées. Il est essentiellement représenté par cette forêt
biafréenne à Césalpiniacées; ce bastion forestier, vraisemblablement peu
affecté par les fluctuations climatiques quaternaires, est fortement entamé
à l’heure actuelle par les déprédations humaines.
2° La forêt congolaise (terme provisoire), forêt dense humide sem-
pervirente est localisée dans le bassin du Dja et dans les zones voisines
des bassins de la Boumba et de la Sangha où les Césalpiniacées se raré¬
fient; la présence de nombreux peuplements relictuels de Gilberlioden-
dron dewevrei, dont une carte est donnée, justifie aussi un rapprochement
phytogéographique entre Cameroun et Congo que des données floris¬
tiques encore trop fragmentaires ne peuvent actuellement préciser, bien
que certaines espèces citées paraissent fort caractéristiques. L’existence
actuelle, et sans doute la persistance au cours des temps, de cette forêt
congolaise est liée en grande partie à celle de sols argileux reposant sur
des schistes chloriteux, des micaschistes ou des roches mélanocrates, avec
abondance exceptionnelle de « rotins » sur sols à nappe phréatique rappro¬
chée. L’absence actuelle et passée de populations en cette forêt congolaise
incite à présenter la « forêt primaire » comme un milieu où alternent
trouées broussailleuses et « belle forêt », conception applicable aussi à la
forêt semi-décidue et rejoignant celle de Jones, de Lebrun et Gilbert.
Quelques notes floristiques relatives à des zones soumises à l’influence
humaine contemporaine s’opposent à plusieurs relevés effectués en forêt
intacte; ces relevés sont présentés sous forme de cinq tableaux, à la fois
qualitatifs et quantitatifs, ou sous forme de cheminements estimatifs.
La présence de taches de Baillonella loxisperma en voie de disparition
conduit à formuler des hypothèses sur la « désintégration » actuelle de
la forêt congolaise, sur sa périphérie tout au moins, peut-être sous l’influence
de modifications récentes du régime hydrostatique.
3° La forêt dense humide semi-décidue, caractérisée par la domi¬
nance des Sterculiacées et des Ulmacées, présente un pouvoir d’expan¬
sion fort net, tant vers le Sud que vers le Nord, bien souvent grâce à l’ac¬
tion de l’homme mais aussi par suite de la destruction spontanée des
forêts biafréenne et congolaise sur leurs limites septentrionales. L’exis-
Source : MNHN, Paris
— 210 —
tence de « noyaux de forêt primitive » à affinités sempervirentes au sein
de cette forêt semi-décidue paraît être le témoignage des variations
paléoclimatiques quaternaires.
Le centre de dispersion de cette forêt à Sterculiacées et Ulmacées
doit être recherché dans une frange septentrionale ancienne de la forêt
dense humide, car aucune autre hypothèse ne permettrait de comprendre
l’existence actuelle de cette forêt semi-décidue. Cette dernière est carac¬
térisée, en dehors de sa strate arborescente supérieure, par des espèces
grégaires particulières à la strate arborescente inférieure, par la présence
de diverses espèces dans le sous-bois, entre autres d’Acanthacées...
Douze relevés, sous forme de tableaux qualitatifs et quantitatifs, et divers
cheminements estimatifs donnent idée de la physionomie et de la compo¬
sition floristique de cette forêt semi-décidue à Sterculiacées et Ulmacées;
quatre autres relevés concernent spécialement la limite forêt congolaise /
forêt semi-décidue.
La présence d’une « forêt clairsemée à strate inférieure de Maran-
tacées » dans la région de Yokadouma, analysée en deux tableaux, conduit
à des rapprochements avec les « forêts claires » signalées au Congo fran¬
çais; ces dernières sont considérées comme résultant de l’afforestation de
savanes alignées autrefois dans le massif forestier centro-africain, sché¬
matiquement au long du 15 e méridien; ceci pourrait à nouveau être en
relation avec des fluctuations du régime hydrostatique local, liées aux
variations climatologiques.
Une individualisation floristique de la limite septentrionale de la
forêt semi-décidue à Sterculiacées et Ulmacées paraît possible, tout
comme en d’autres territoires d’Afrique occidentale; une attention parti¬
culière est portée à l’extension, très générale au Cameroun, au moins en
l'absence temporaire de feux, de vastes recrus forestiers, souvent à
Xylopia æthiopica, sur des savanes périforestières ; l’examen de photo¬
graphies aériennes et les observations sur le terrain confirment l’impor¬
tance actuelle de ce phénomène.
Les milieux écologiques particuliers en forêt dense humide sont
traités avec plus ou moins de détails physionomiques et floristiques et
concernent :
— la mangrove qui fait seulement l’objet de rapprochements pos¬
sibles avec la mangrove des territoires voisins;
— les fourrés arbustifs sur cordons littoraux sabonneux, de faible
extension ;
— les raphiales marécageuses à Raphia monbullorum et les raphiales
ripicoles à Raphia hookeri sur lesquelles des aperçus floristiques sont
donnés ;
— les groupements forestiers marécageux ou périodiquement inon¬
dés ou inondables et ripicoles divers, sommairement caractérisés;
— la forêt marécageuse du haut Nyong à Sterculia subviolacea,
formation à caractère relictuel qui devra faire l’objet de recherches
floristiques plus approfondies;
Source : MNHN, Paris
— 211 —
—■ la forêt dense humide sempervirente à Gilbertiodendron dewe-
urei dont l’extension au Cameroun restait à ce jour mal connue; certains
îlots sont en voie de disparition et ce problème rejoint celui du Baillo-
nella loxisperma ci-dessus évoqué ;
— la forêt inondée de la Sangha localisée en fait sur de très faibles
superficies ;
— les prairies aquatiques du haut Nyong à Echinochloa pyramidalis
mentionnées succinctement, ainsi que les prairies périodiquement inon¬
dées in tra forestières;
— les prairies marécageuses intraforestières à Cyclosorus strialus et
Mariscus pseudopilosus spéciales à la région de Batouri;
— les prairies sur cuirasses ferrugineuses intraforestières à Bulbo-
slylis laniceps de la région de Yokadouma et les prairies sur schistes
chloriteux de la forêt congolaise, antérieurement décrites par Mild-
braed, et dont l’étude apporte quelques compléments physionomiques
et floristiques ;
— les groupements saxicoles intraforestiers non étudiés et signalés
pour mémoire.
Les savanes périforestières guinéo-soudaniennes, dans la zone de
destruction récente de la forêt semi-décidue par l’homme, sur sa lisière
septentrionale, présentent l’aspect de savanes herbeuses à Penniselum
purpureum puis de savanes herbeuses à Imperala cylindrica; le rôle des
termites (Bellicosilermes rex) est mis en évidence dans ce processus de
savanisation mais l’existence de vastes savanes à Imperala cylindrica
soulève des problèmes non résolus quant à leur origine, anthropique ou
paléoclimatique. Plus loin, vers le Nord, les savanes périforestières s’enri¬
chissent en Hyparrhenia du groupe rufa et en arbustes d’apport tels
Annona senegalensis et Bridelia ferruginea, puis Terminalia glaucescens.
Les milieux particuliers de la zone des savanes périforestières font
l’objet de quelques notes en ce qui concerne les prairies marécageuses
ou inondables; une étude floristique plus détaillée se rapporte aux grou¬
pements saxicoles ( sensu lalo) spécialement abondants en cette zone;
enfin est abordée la répartition de Borassus ælhiopum au Cameroun ainsi
que la physionomie de diverses rôneraies.
La région floristique soudano-zambézienne est représentée vers le
Sud par les savanes arbustives et arborées à Daniellia oliveri et Lophira
lanceolala du plateau de l’Adamaoua, assez bien délimité géographi¬
quement. La physionomie de ces savanes est très affectée par les cultures
de manioc des populations baya et par la vaîne pâture de nombreux
troupeaux de bovins accompagnée de feux annuels du tapis herbacé.
Ces savanes sont considérées comme appartenant au secteur soudano-
guinéen, classification justifiée par la présence de l’homme en temps que
facteur écologique dont on ne peut s'abstraire. La limite floristique
Source : MNHN, Paris
— 212 —
méridionale de ces savanes coïncide curieusement avec l’altitude de
800 m, au niveau approximatif des 5 e ou 6 e parallèles.
L’étude floristique de l’Adamaoua porte pour partie sur la strate
ligneuse, avec une différenciation vraisemblable entre l’Est et l’Ouest,
avec des fourrés arbustifs d’origine pastorale et non primitive, avec de
petits peuplements de Samanea leplophylla dont la provenance et le
devenir sont étudiés, avec des savanes boisées à Burkea africana que l’on
retrouve en République Centrafricaine, avec des peuplements d ’Oxyle-
nanlhera abyssinica qui existent au Sud comme au Nord de l’Adamaoua.
Le tapis herbacé de ces savanes est essentiellement conditionné par
l’intensité du pâturage et les quatre degrés physionomiques schémati¬
quement reconnus sont illustrés par des relevés floristiques donnant un
aperçu de la flore non ligneuse de l’Adamaoua.
Une place à part est faite aux prairies marécageuses et aux prairies
périodiquement inondées, sommairement caractérisées, alors que les
prairies sur cuirasses ferrugineuses, fort importantes vers Tibati, Bagodo
et Meïganga, sont étudiées beaucoup plus en détail, physionomiquement
et floristiquement, puis comparées aux « bowé » et « lakéré » d’Afrique
occidentale et centrale; les groupements saxicoles de l’Adamaoua sont
nettement moins différenciés que ceux des savanes péri forestières. Les
vallons forestiers encaissés qui sillonnent le plateau de l’Adamaoua sont
décrits physionomiquement et floristiquement; l’hypothèse avancée est
qu’ils représentent la trace d’un abaissement brutal de certains niveaux
de base de cours d’eau et que la végétation forestière qu’ils renferment
correspond à la végétation primitive du plateau de l’Adamaoua ; certains
replats de ces vallons sont occupés par des syzygeraies.
Les savanes boisées, voire forêts claires sèches du bassin camerou¬
nais de la Bénoué, appartiennent à deux secteurs floristiques : 1) sur les
pentes de la falaise septentrionale de l’Adamaoua et presque jusqu’à la
Bénoué à Garoua, des formations grégaires à Isoberlinia doka et I. lomen-
losa, Monoles kerslingii, Uapaca togoensis, représentant le secteur
médio-soudanien ; 2) au Nord de la Bénoué, des savanes et forêts à Bos-
wellia odorata, Sclerocarya birrea, Prosopis africana.... représentant le
secteur soudano-sahélien, les deux secteurs se caractérisant en outre par
des faciès de dégradation à Combrelum, Terminalia, Anogeissus leiocar-
pus... et par l’enrichissement progressif en épineux vers le Nord au-delà
de Garoua.
Pour le premier secteur, seul l'effondrement de la Mbéré, au Nord-
Est de Meïganga, est étudié avec quelques détails. La prospection des
collines gréseuses du Tinguelin au Nord de Garoua n’a pas encore permis
de mettre en évidence des espèces caractéristiques de ce substrat parti¬
culier, la présence de l’homme venant en outre perturber ce milieu natu¬
rel. La limite septentrionale de la zone soudanienne, au pied des monts
Mandara et de Guider à Bongor par Kaélé, est très influencée par des
avancées de flore épineuse sahélienne.
Le domaine sahélien, représenté au Cameroun par le seul secteur sahélo-
soudanien, est fortement diversifié, quant à ses groupements végétaux,
Source : MNHN, Paris
— 213
par des phénomènes physiographiques, hydrographiques et biodyna¬
miques. La végétation des sols halomorphes exondés (« hardé ») et pâtu¬
rés est aisément caractérisé par des espèces ligneuses ou herbacées;
l’évolution de cette végétation, après une protection de 30 ans, a pu être
suivie dans la réserve forestière de Gokoro, mais il est difficile de définir
la ligne directrice de cette évolution. Une place à part est faite à la végé¬
tation des collines rocheuses des alentours de Maroua qui représente
certainement un stock floristique primitif. Les plantes commensales des
villages sur les îlots de terres actuellement exondées au Sud du lac Tchad
sont citées.
Les zones d’inondation sont soumises à de complexes phénomènes
hydrographiques et les substrats pédologiques modèlent encore ces
influences. Les zones d’inondation superficielle sont représentées par des
argiles calcimorphes (« karal ») boisées de peuplements d’Acacia seyal ;
déboisées par la main de l’homme elles sont alors envahies par une végé¬
tation postculturale dont un échantillon floristique est donné. Les zones
de haute et durable inondation sont constituées essentiellement par des
prairies graminéennes (« yaéré ») où dominent Echinochloa pyramidalis,
Veliveria nigrilana, Oryza spp, Hyparrhenia rufa accompagnées d’un
cortège d’autres Graminées ou Cypéracées, de plantes herbacées carac¬
téristiques et d’une flore aquatique éphémère. Les bosquets et rideaux
forestiers rivulaires à Mitragyna inermis font l’objet d’un relevé floris¬
tique; un aperçu est enfin donné sur les îles flottantes du lac Tchad.
La diversité des massifs montagneux camerounais, échelonnés en
latitude, ne s’élevant qu’à 3 000 m à l’exception du mont Cameroun
qui atteint 4 070 m, fort variés au point de vue géologique, souvent très
affectés quant à leur végétation par la présence de l’homme, plus ou moins
connus au point de vue floristique, rend difficile toute étude synthétique
des formations végétales d’altitude. Le chapitre comporte donc l’étude
successive des divers massifs et cette étude s’efforce de faire le point des
connaissances s’y rapportant.
Les monts Mandara qui culminent à 1 442 m au Sud-Ouest du lac
Tchad, densément peuplés et très cultivés, présentent cependant une
végétation soudanienne primitive sur des plateaux déserts, un cortège
de plantes de jachères caractéristiques et surtout une végétation monta¬
gnarde, avec des peuplements d'Olea hochsletleri et autres orophytes,
dont plusieurs d’origine est-africaine, parmi les chaos rocheux sommi-
taux; un relevé floristique, étagé en altitude sur plusieurs centaines de
mètres, donne un aperçu général de la végétation de ces montagnes.
Les monts Alantika et les monts de Poli, pratiquement ignorés,
offrent l’occasion cependant d’une digression sur Podocarpus milanjianus.
Les massifs surplombant le plateau de l’Adamaoua sont en général mal
connus, spécialement le tchabal Mbabo.
Les montagnes du quadrilatère Kumbo, Foumban, Dschang, Ba-
Source : MNHN, Paris
— 214
menda, très pâturées ou garnies de paysages domestiqués par l’homme,
pays bamiléké en particulier, sont mieux étudiées; les monts Oku et
Bamboutos, atteignant 3 000 et 2 740 m, et les sommets voisins ont fait
l’objet de plusieurs écrits par Ledermann, Engler, Portères, Jacques-
Félix, Letouzey, Keay, Brunt. L’étagement de la végétation est très
analogue à celui rencontré au mont Cameroun mais pâturage, feu et
déprédations humaines sont ici fort intenses.
Les monts Manengouba, Nlonako et Koupé, qui seuls permettraient
une étude sérieuse de la forêt submontagnarde voire montagnarde, n’ont
guère été parcourus. Le mont Cameroun par contre a fait l’objet de mul¬
tiples descriptions; les particularités écologiques de ce massif sont mises
en évidence ; les conceptions sur l’étagement de la végétation, au point de
vue historique (Engler, Maitland, Boughey, Keay, Richards), sont
présentées et les propositions de ces divers auteurs, critiquement com¬
parées à celles d’HEDBERG et surtout de Lebrun, incitent à utiliser une
nomenclature voisine de celle adoptée pour l’Afrique orientale : 1) Étage
submontagnard (1 000-1200 à 1600-1800 m) avec une forêt dense humide
d’altitude, de transition, fort mal connue; 2) Étage montagnard (1 600-
1 800 à 2 200-2 500 m) avec une forêt de montagne dont l’importante
étude de Richards, accompagnée de notes floristiques personnelles,
fournit une bonne description ; 3) Étage afro-subalpin (à partir de 2 200-
2 500 met jusqu’à 4 070 m), caractérisé vraisemblablement à l’origine par
des fourrés arbustifs « à Ericacées », détruits sous l’action de causes
naturelles ou artificielles et remplacés par des prairies de plus en plus
pauvres, aboutissant aux champs de laves fraîches et de projections
cendreuses presque aphytotiques à partir de 3 800 m.
Une bibliographie de 436 titres complète cette tentative de mise au
point des connaissances sur la phytogéographie de la République fédérale
du Cameroun qui se trouve par ailleurs illustrée de 16 cartes, 12 figures et
60 photographies dont 20 photographies aériennes; le travail s’accom¬
pagne d’index de noms de personnes, noms géographiques, noms de
plantes citées et doit comporter au total 512 pages.
Le croquis annexé au présent résumé schématise les principales divisions phytogéogra-
phiques du Cameroun.
Source : MNHN, Paris
1. Mangrove. — 2. Fourrés arbustifs littoraux. — 3. Forêt littorale. — 4. Forêt
biafréenne. — 5. Forêt congolaise. — 6. Forêt inondée de la Sangha. — 7. Forêt
marécageuse du haut Nyong. — 8. Forêt semi-décidue. — 9. Savanes périfores-
tières.— 10. Savanes de l'Adamaoua.— 11. Savanes plus ou moins boisées de
la Bénoué. — 12. Monts Mandara à végétation soudanienne. — 13. Steppes
sahéliennes. — 14. Prairies périodiquement inondées du Nord Cameroun. —
15. Formations submontagnardes et montagnardes. — 16. Formations afro-
subalpines.
Source : MNHN, Paris
Source : MNHN, Paris
L’AGE DES ANGIOSPERMES EN GÉNÉRAL
ET DE QUELQUES ANGIOSPERMES
EN PARTICULIER
(suite)
par Léon Croizat
Nous allons maintenant analyser quelques schémas de répartition
de Narcissus ( 21 ) dans le but d’établir jusqu’à quel point ce qu’ils montrent
s’accorde avec les idées dont nos lecteurs viennent de lire le résumé. Voici
nos observations :
1. (Fig. 4 A) —On remarquera que Narcissus Iriandrus a une station
isolée aux Iles Glénans dans le Finistère. D’après la « Géographie Distri¬
bution » on l’expliquerait par des vols de canards (nous ne faisons, bien
entendu, aucun jeu de mots) qui, partis d’Espagne en auraient laissé choir
des graines aux Glénans, etc., etc.
Cependant, et pas plus qu’Amadon dans un cas semblable ( 12 ), Fer-
nandes n’est cette fois disposé à se contenter d’une telle explication.
Il sent la nécessité d’analyser la distribution de la population de ce Narcisse
isolé aux Glénans d’une façon si frappante. Il admet la possibilité d’un
« ennoiement de la plupart de la région côtière » entre le nord de l'Espagne
et la Bretagne qui non seulement aurait détruit une grande partie de l’aire
ancienne de ce Narcisse, mais altéré, en même temps, l’écologie des îles
sur la côte du Golfe de Gascogne (sensu amplo), Glénans exceptées, en
les rendant inaptes à sa survivance. Si, en fin de compte, il s’abstient de se
prononcer définitivement pour ou contre l’indigènat de N. Iriandrus aux
Glénans, ce qui est de son plein droit, Fernandes ne donne pas moins
une excellente analyse de la question. Pour nous, c’est assez, car chacun
a droit à ses opinions lorsqu’elles se tiennent dans les limites du sens
commun. Notre opinion est que, si ce Narcisse est vraiment indigène
aux Glénans —■ ce qui est à trancher par une enquête ne devant rien à
telle où telle autre idée préconçue ■—, on ne doit y voir qu’un exemple
assez courant de répartition « atlantique ». Les « ennoiements » auxquels
Fernandes fait allusion sont bien connus (Ferraz de Carvalho) : les
côtes de l’Espagne du Nord et du Portugal ont été modelées, en effet,
par de vastes effondrements dont la vallée du Tage et la Serra de
Arràbida marquent au Portugal une limite importante. L’isolement de N.
Iriandrus aux Glénans paraîtra merveilleux à des naturalistes peu
familiers avec les « miracles de la distribution », mais des esprits mieux
informés n’y verront rien de plus extraordinaire que, par exemple, les
distributions de N. cyclamineus et, surtout, de N. calcicola( 22 ). Comment
Source : MNHN, Paris
Fig. 4. A. (gauche) La distribution de Narcissus Iriandrus : la Région A, au sud et à l'ouest de
la ligne en tirets, est évitée par ce Narcisse. Les régions B et C correspondent, respective¬
ment, aux variétés concolor et cernuus. La flèche G indique le fleuve Guadaiquivir. Par des
triangles sont indiquées les villes suivantes : 1 = Sétubal (Serra de Arrâbida) ; 2 = Coimbra :
3 = Grenade; 4 = Malaga (à peu près au nord de Malaga se situe la Serrania de Ronda). La
station de ce Narcisse aux Glénans est indiquée par la flèche d; le trait en flèches S souligne
l'interruption de distribution entre les Glénans et le reste de l'aire de l'espèce. B : la distri¬
bution de Narcissus calcicola (cercles), et de N. cuclamineus (triangles) (d’après Fernandes
( 21). Localités indiquées : 1 — Lisbonne; 2 = Setubal (Serra de Arrâbida); 3 = Coimbra
(droite); 4 = Oporto.
distribution ^de'N* cyclaminetis "vers leliôrd^La^erra de .\rràbïda"’arréte’îe ^ A^cafcico/a
vers le Sud. Cette espèce est inféodée (Frenandes (21) aux calcaires du Jurassique en marge
" —• , J e la méséta et des dépôts récents de la vallée du Tage. Le porto de
sont à peu près à mi-chemin entre Lisbonne et Coimbra. Cette région
mportante par sa géologie (voir < Contribuicoes para o estudo da geografla de Portugal ■
• *’- DE Carcalho) Publ. Muséum Minerai. Geol. Univ. Coimbra, Memorias e
I, 1948), car elle englobe un des secteurs de contact entre la Méséta et la
• Urla Mesozôica ■ (bordure Mésozoïque). Dans l'analyse qu'il fait de cette région Ferraz
de Carvaliio rappelle la • tectônica variada ■ du Porto de Môs et attribue les Ilots de
Rerlenga et des Fariihoes (au nord de Lisbonne) à des > macicos antiguos ■ aujourd'hui effon¬
drés. On remarquera que la Serra de Arrâbida est complètement isolée du nord de la • Orla
Mesozôica » par les dépôts Pliocènes et Quaternaires de la basse vallée du Tage, mais est
formée en partie par des calcaires Jurassiques et des restes de roches anciennes (voir :
Carta Geologica de Portugal, A. Ferraz de Carvalho, op. cil.). L'importance biogéogra¬
phique de la Serra de Arrâbida, du Porto de Môs, etc., provient donc de raisons géologiques
qui se passent de commentaire.
des roches a:
ClM»
Source : MNHN, Paris
— 219 —
et quand, par exemple, N. calcicola a réussi à trouver la station qui lui
convenait le mieux (voir Fig. 4 B) sur les vieux calcaires de localités qui
intéressent autant la géologie que la botanique (Serra de Arràbida,
Porto de Mos, Serra de Sico, etc.) est une question toute aussi passionnante
que celle de savoir comment et quand N. Iriandrus a pris pied aux Glénans.
En fait le biogéographe avisé verra dans toutes ces distributions un lien
commun en rapport avec l’histoire géologique de l’Europe Occidentale
et aux avatars qui en ont dessiné le profil côtier. Aucun Narcisse ne
s’est renseigné au bureau de tourisme le plus proche avant d’entre¬
prendre ses « émigrations ». Ces plantes n’ont « trouvé sur leur chemin »
que ce que nature a bien voulu arranger pour leur plus grand bien (ou
leur destruction) ; et un mètre carré de N. Iriandrus aux Glénans a été
soumis aux mêmes lois qui veulent qu’un mètre carré de N. calcicola
existe au Porto de Mos. Les détails de chaque cas varient à l'infini, mais
la loi des rapports entre la terre et la vie dans l’évolution ne change nulle
part.
Si elle est spontanée, ce qui est pour nous fort probable, la distribution
de N. Iriandrus isolé aux Glénans ne peut être que banale. Elle fait partie
d’un ensemble de processus de biogéographie qui a assuré la présence
d'espèces « américaines » au Portugal, p.e : Ulricularia subulala (19),
Juncus imbricalus et Lilaea subulala (23), Lilaeopsis altenuala et Solanuni
ollonis (24) et toute une foule de distributions « transatlantiques » dont
Corema (14), Slauraslrum, Hibiscus, Euphorbia (13), Erica (14), Daboecia,
Pinguicula, Rubus (13), Arenaria, Drosera, Podoslemon, Hypericum etc.
(14), constituent des exemples frappants.
2. —- La distribution de N. Iriandrus dans la Péninsule Ibérique
(voir Fig. 4 A) laisse nettement de côté la partie de l’Espagne et du Portu¬
gal située à l’ouest et au sud de l’arc : Sétubal-Malaga. Il est à remarquer
que la région évitée, dirait-on, avec beaucoup d’à propos par N. Iriandrus
(et par Leucojum, voir fig. 3), est occupée au contraire, par d’autres
espèces de Narcisses : N. gadilanus, N. rninutiflorus, N. jonquilloides
(jonquilla x gadilanus). Les aires des espèces au nord et à l’est de l’arc :
Sétubal-Malaga se trouvent donc être vicariantes d’une manière assez
frappante de celles situées au sud et à l’ouest de cet arc, ce qui constitue
un problème biogéographique des plus intéressants et qui saute à l’œil nu.
Jeannel, qui est un naturaliste fort expert de la géologie historique
de la Méditerranée, s’en est rendu compte, ou du moins, a été frappé par
certains à-côtés des distributions de ce type. Il nous montre (33) que des
Coléoptères affines de Geocharis (Anillini) sont répartis sur l’arc :
Lisbonne-Cordoue-Tanger en Sardaigne et en Italie. II ne considère pas,
avec raison, comme banal le fait que ces insectes aient «traversé» le Guadal-
quivir. En effet, au Crétacé et au Tertiaire inférieur, le « Guadalquivir »
était une mer qui séparait le centre et le nord de l’Espagne de l’Espagne
« Bétique » au sud de l’axe : Cadix-Alicante (soit, au long des vallées de
ce qui devait devenir le Guadalquivir et la Segura, de nos cartes).
La formation vicariante domine la scène de l’évolution à un tel point
que, dictées jadis sur une terre depuis disparue (la Tyrrhénide dans le cas
Source : MNHN, Paris
— 220 —
particulier de la Méditerranée), ses lois survivent, après des millions
d’années, dans la distribution actuelle. Si la Tyrrhénide et la Tethys
n’avaient existé, jamais la biogéographie de notre monde n’aurait pu
être ce qu’elle est. Naturellement, la distribution et la formation de
Stylulus et de Cneorum, de Rhegmalobius, Anillus, Narcissus, Leucojum,
Lapiedra, etc., etc., résultent dans chaque cas de la formation vicariante,
soit, de la différenciation sur place de souches apparentées, dont la
distribution fut commune aux deux rives de l’Atlantique à partir des
époques annonçant la « Vie moderne ».
Ces époques correspondent, nous le savons, à peu près au Triasique-
Jurassique, autant pour les Angiospermes que pour les Mammifères et les
Oiseaux. Les faits sont tellement bien connus, tellement indiscutables
que même les Grands Maîtres de la « Géographie Distribution » sont forcés
de les reconnaître. Simpson (41), par exemple, est au courant d’une
« major crisis » qui : « Suggests a radical and widespread alteration of
living condition on the earth, and there is other indépendant evidence
that such a change did occur during the long span of the Permian and
Triassic ». C’est bien l’âge que nous avons assigné à Vangiospermie en
général (soit pré-angiospermie + angiospermie). On a de la peine à croire
qu’un auteur pour qui la « Géographie Distribution » est inattaquable
ait pu écrire ce que voici (41) : « The apparent corrélation between phy-
sical conditions on the earth and the history of its life is a striking exemple
of the unquestionable fact that life and its environment are interdependent
and evolve together... Examination of the make-up of various phyla
before and after the Permo-Triassic crisis reveals in several of them stri¬
king spécial cases of a widespread evolutionary phenomenon : replacement,
within a given group or adaptative type, of one sort of organism by
another »! Des textes de ce genre démontrent jusqu’à quel point la « Géo¬
graphie Distribution » a désaxé la pensée. Simpson perçoit fort nettement
une époque de changement partout commune à la terre, et se rend compte
exactement de l’importance de la formation vicariante, ce qui suffirait à
faire de lui un « panbiogéographe »! Darwin, lui aussi, a été, par moments
du moins (14), un « panbiogéographe » convaincu; etc., etc. Toutefois,
dès qu’ils entendent le coup de clairon des « centres d’origine », des « émi¬
grations » des « moyens », ces braves battent en retraite. Leur crier : Mais
avancez donc! Vous êtes déjà des panbiogéographes ! ! ! serait les insulter
de la plus grave façon. Ils sont ce qu’ils ne veulent pas être, et étant les
deux à la fois, ils ont créé une doctrine de contradictions qui leur assure
le droit de croire ce qu’ils veulent à tour de rôle. Pourrait-on jamais les
convaincre? On sait que Descartes évitait, de propos délibéré, de donner
des démonstrations qui fussent aisées à saisir, sachant que, s’il l’eût fait,
on lui aurait répliqué qu’on savait déjà tout ce qu’il avait, lui, à enseigner.
C’est incroyable, mais l’histoire ne se répète-t-elle pas toujours?
Revenons aux faits : ils n’expriment pas que Geocharis, ou Narcissus
ou Leucojum, ou Erica, etc. ont « traversé le Guadalquivir » en attendant
que la « mer » devienne « fleuve » au Chattien ou au Quaternaire. C’est tout
simplement que les souches de ces genres « existaient des deux côtés du
Source : MNHN, Paris
— 221 —
Guadalquivir», bien avant que la Péninsule Ibérique ne prit la géographie
que nous lui connaissons. Les majestueux effondrements, abaissements,
soulèvements, etc. de la Tyrrhénide qui, à partir du Crétacé, ont fait de
l'Espagne et du Portugal ce qu’ils sont aujourd’hui, ont « passé au battoir»
les souches en question, et en ont tiré peu â peu les taxons « modernes ».
Le processus, grâce auquel ces taxons ont évolué, est la formation vica-
rianle. Tant qu'on insistera sur les « émigrations », les « centres d’origine »,
les « moyens », etc., chers à la « Géographie Distribution », on fera fausse
Fig. 5. — La distribution de Narcissus serolinus (côtes en trait épais, reliées par lignes en tirets);
JV. elegans (régions côtières, Méditerranée occidentale et centrale, en trait plein hachuré);
iV. poelicus (en pointillé; le triangle a marque le Nœud Slgrien (« Styrian Center ■).
(N. srrulinus, N. elegans), une de montagne (N. poelicus). En détail : ?» Entre la Toscane
et la Ligurie, ces trois espèces vicarient exactement en [onction de répartitions de grande
étendue hors de cette région. Ce n’est donc pas l'écologie, le climat, etc., qui déterminent
la distribution et la répartition en ce point; 2° Le N. serolinus -envahit ■ certaines vallées
Slyrien est au cœur de la répartition de N. poelicus dans trois directions didérentes; 4» Cette
espèce est arrêtée vers la Grèce par le * Sillon Transégéen », mais N. serolinus ■ remonte »
de la Morée (Péloponèse) vers la Dalmatie; 5» Cette espèce évite la Mer Egée et ses arcs
insulaires pour des raisons qui ne paraissent rien devoir au climat, à l'écologie, etc. Elle
évite de même, pour des raisons analogues, la Cyrénaïque et la côte Egyptienne.
route et on posera des questions qui, imposantes d’apparence si on le veut
bien, ne serviront qu’à brouiller les idées de plus en plus. C’est à prendre
ou à laisser.
Nous le répétons : ce qui se passe à l’heure qu’il est en biologie, en
ce qui concerne la science du temps et de l’espace dans l’évolution, est un
retour à l’état de choses qui régnait du temps de Descartes. Les adeptes
de la « Géographie Distribution » et de ses dérivés jouent aujourd’hui le
rôle d’Aristotéliciens en lutte contre des conceptions nouvelles. La question
n'a rien à voir, en tant que telle, avec la science. Elle revient à une phase
de L’Histoire de la science. Nos lecteurs se doivent de le savoir exactement,
Source : MNHN, Paris
— 222 —
car ceux qui l’ignorent ne peuvent espérer jamais bien comprendre
l’état de la biogéographie de nos jours.
3. — (Fig- 5) Rien n’est plus frappant que le « vicarisme » géographi¬
que, taxonomique et écologique à la fois de Narcissus poeticus et, p.e.,
de N. serotinus. On remarquera aussi que si le N. elegans paraît empiéter
sur l’aire du N. serotinus, le fait est que l’aire de N. elegans occupe, non
seulement le secteur de la Méditerranée Occidentale, mais aussi Centrale
qui«vicarie» souvent avec la Méditerranée Orientale 1 . Le « vicarisme »
est un phénomène à aspects multiples, qui revient cependant, par
sa raison d’être, à la formation d'unités nouvelles et jeunes par séries
parallèles dans le temps, l’espace et la forme, à partir d’ancêtres jadis
communs aux groupes vicariants. Cette formation est en général,
surtout le fait des altérations géologiques qui, en agissant sur des
groupes de plantes et d’animaux localisés dans un domaine particulier,
à un moment donné de l’histoire du monde, ont déterminé ainsi les
grandes cassures de la biogéographie. Ce qui advint à la Tyrrhénide est à
l’origine de la répartition dans la région Méditerranéenne et, en grande par¬
tie, en Europe, tout comme ce qui est arrivé à l’antique Gondwana (13)
a servi à modeler la répartition des terres et des îles qui se trouvent
aujourd’hui sur le pourtour de l’Océan Indien. Rien n’a été fait au hasard.
L’erreur d’avoir cru que la répartition est une affaire d’ « émigrations »
au gré de « moyens » de fortune, n’a pas été moins malheureuse pour la
pensée biologique que ne le fût jadis, pour la pensée astronomique,
l’erreur de « vouloir » que le soleil tournât autour de la terre. Il suffit
d’une seule erreur de ce genre pour brouiller les idées pendant des siècles.
On se demande, en effet, comment on a pu croire que la répar¬
tition est l’œuvre d’« émigrations » de fortune. Personne ne niera que la
répartition à venir se fera nécessairement à partir de la répartition de
notre époque (13). Si tel est le cas, la répartition de notre époque est elle
même forcément le produit de celle des âges révolus. Or bien, il suffit de
regarder autour de nous pour se rendre compte du processus qui est respon¬
sable de la formation d’unités nouvelles. C'est le « vicarisme » de la façon
la plus claire. Les mauvaises herbes elles-mêmes n’y apportent aucune
exception vraiment valable (14), et tout naturaliste sagace et observateur
(voir, p.e., Marie-VicTORiN sur la flore du Canada (14), Perrier de la
Bathie sur la flore des montagnes de Madagascar (14), Humbert sur la
biogéographie d’anciennes Cucurbitacées malgaches (13), Aubréville
sur la flore Africaine (3), M me JovET-AsT pour les Hépatiques (35)) est
au courant du fait. L’émigration, si jamais elle se produit, s’intégre dans
le vicarisme à titre secondaire. Si le jour vient où, grâce à Hon.un-
culus, le monde tout entier ne sera plus qu’un repaire de mauvaises herbes,
au sens littéral et figuré du terme, les lois de la nature ne seront pas péri¬
mées pour autant. Homunculus lui-même est un objet naturel.
1. Nous regrettons vivement, une fois de plus, de ne pas connaître l'écologie, etc.,
de N. serotinus et de N. elegans. Des rapports fort intéressants se laissent deviner entre
la morphologie, la biogéographie, l’écologie, etc. de ces espèces, au bénéfice de bota¬
nistes mieux informés que nous.
Source : MNHN, Paris
— 223 —
A en croire la « Géographie Distribution » (21), l’aire de N. poelicus
serait à attribuer à des émigrations venues de l’Espagne du Nord-Est.
D’après notre conception de la biogéographie, il en est tout autrement.
Nous ferons remarquer que l’aire de ce Narcisse englobe des secteurs de
haute importance pour la répartition des plantes et des animaux (région
de Savone, en Ligurie (12), les monts des Maures et les Alpes de Tende
et de Lantosque(13), la Styrieen général(13)). Onne négligera pas d’obser¬
ver que des types de distribution qui associent très nettement la Médi¬
terranée aux côtes Atlantiques de l’Europe sont bien connus autant dans
le monde des plantes (13) que dans celui des animaux (33). Souvent
d’apparence insignifiante dans le détail, ces distributions, prises dans
l’ensemble, font partie, bien au contraire, de formidables enchaînements
d’évolution dans le temps et l’espace par la forme.
Nous dirons donc que le N. poelicus provient d’ancêtres qui,
établis sur ce qui fut la Tyrrhénide du Jurassique et du Crétacé, sont
devenus, pas à pas, moins « narcissoïdes » et plus Narcissus pour passer
enfin à l’état de poelicus, sensu lato et sensu stricto 1 , autour d’anciens
nœuds d’évolution lesquels, d’après nos cartes, s’appellent les Monts des
Maures, la Styrie, etc., etc.
L’incroyable complexité des types de distribution qui appartiennent
en particulier à tel ou tel groupe, que ce soit de Narcissus, Genliana,
Crépis, ou d’insectes variés (13) fond, grâce à la biogéographie scien¬
tifique, dans la simplicité de quelques principes fondamentaux valables
pour tous à la fois. Immense par la variété de ses apparences, la distri¬
bution est toute pareille à un étalage de cristaux dont aucun n’est exacte¬
ment le même que les autres. Néanmoins, ce qui semble immense à l’œil
est, au fond, peu de chose pour l’esprit capable d’atteindre ce qui se
cache sous les apparences. Il faut un Haüy à la biogéographie. Or, Haüy
fut français. Sera-ce encore en France que la pleine lumière sera faite sur
nos problèmes?
4. — (Fig. 6) La distribution de Narcissus pseudonarcissus, sensu
amplo, s’étend à l’ouest et au sud d’une ligne qui court à peu près entre le
Zuiderzee et le Golfe de Venise, et s’arrête au Détroit de Gibraltar et au
sud de l’Italie du Nord. C’est, à l’œil nu, une distribution de type fort
ordinaire, mais elle cache en réalité des enseignements précieux. Voici ce
qu’on remarquera pour commencer : 1° Elle revient, lout à fait en
1. La * Géographie Distribution • et ses dérivés ont eu le tort de confondre l'origine
de l'espèce avec l’origine de ce qui correspond à un binôme, c’est-à-dire, ont pris ce qui
est en toute réalité un processus biologique de formation pour une question de classifi¬
cation (13-14). C'est un faux départ qui a asservi la biogéographie à la classification
à partir de 1859. Comme processus, et ceci surtout en biogéographie, l’origine de l’espèce
est au fond la même chose que l’origine de la famille, etc. Notre point de vue ne nie
aucunement l’importance de la classification exacte, etc., mais refuse de subordonner
ce qui revient de plein droit à la biogéographie, comme science indépendante, à des
considérations qui lui sont foncièrement étrangères. La synthèse exige au préalable
l'analyse exacte que chaque science doit accomplir pour son compte, d'après ses
principes, et par ses propres moyens. Asservir la biogéographie à la classification,
pour commencer, signifie nuire aux deux à la fois.
Source : MNHN, Paris
— 224 —
général (13), au type « atlantique »; 2° Elle évite les Baléares, la Corse
et la Sardaigne, l’Italie du Centre et du Sud, ce qui répond d’autre
part au fait que ce Narcisse n’est représenté que par deux formes (voir
fig. 6, triangles 1,2) au sud du Tage. Ces deux formes (N. nevadensis,
N. longispathus) ne constituent pas un vrai centre de masse sur
l’Espagne Bétique, (voir par contre N. juncifolius, fig. 2), et ne sont
par conséquent que des relictes sur d'anciens terrains de la Meseta au
sud du Guadalquivir; 3° C’est sur la vieille Meseta du Nord-Ouest de la
Péninsule Ibérique et dans les Pyrénées que N. pseudo-narcissus a le gros
de ses formes. Le N. cyclamineus est toutefois une espèce de la marge de
la Meseta (voir aussi fig. 4 B).
On pourra discuter si N. pseudo-narcissus appartient ou non à la
Tyrrhénide. Notre avis est que : 1° Si on entend la Tyrrhénide au sens
conventionnel du terme (axe : Espagne Bétique-Baléares Corse et Sardaigne-
Toscane), la distribution de ce Narcisse n’est pas de type Tyrrhénide;
Source : MNHN, Paris
— 225 —
2° D’autre part, ainsi que Anillus et ses alliés du groupe Geocharis Rhegma-
lobius nous l’ont montré, la Tyrrhénide, au sens large, englobe une partie
au moins de la France et de l’Italie du Nord, et on ne peut nier que la
Meseta Ibérique en ait fait un jour partie; 3° Quoi qu’il en soit, etsans pour
cela nous appesantir sur des adjectifs que chacun peut toujours étirer
ou restreindre à sa façon, N. pseudo-narcissus est sans doute une très
vieille espèce dont les proches ancêtres — tout comme ceux de N. jon-
quilla — (voir fig. 2), vivaient dans la Péninsule Ibérique avant le Ter¬
tiaire. A cette époque, pensons-nous avec Jeannel, les terres, devenues
plus tard cette péninsule, faisaient partie de la Tyrrhénide, sensu lato. Nous
n’irons pas plus loin, car nous savons déjà à quoi nous en tenir pour l’essen¬
tiel, et l’analyse biogéographique ne cherche pas à discuter des questions
de mots, qui n’apporteraient rien à la bonne compréhension d’un problème
de son ressort. Penser sans dire vaut mieux que dire sans penser.
Une analyse biogéographique de la distribution de N. pseudo-narcissus,
qui se voudrait complète, serait fort exigeante. En fait, elle imposerait :
1° Une connaissance précise de la morphogénie de Narcissus, en parti¬
culier, et de ses alliés en général. Par exemple : la zygomorphie florale de
N. bulbocodium (genre Corbularia de certains auteurs) mène loin (13) ;
et on ne peut espérer bien juger du coefficient de variabilité qui déter¬
mine la taxonomie d’un groupe, si l’on ignore ce qu’il « peut donner »L
2° Une notion étendue de l’écologie de chaque forme, ce qui veut dire
une connaissance détaillée des aires au point de vue géologique, climatique,
pédologique, sociologique, etc. 3° Une complète maîtrise de la classification
de Narcissus et, si possible des Amaryllidacées, autant en ce qui concerne
la taxonomie que la systématique et la caryologie. 4° Enfin, une bonne
idée des principia botanica tels que nous les entendons.
L’état de notre connaissance (de notre ignorance, dirons-nous plutôt),
nous empêche de remplir toutes ces conditions. Toutefois, il n’est pas
impossible que le niveau des connaissances, que la botanique croit posséder
aujourd’hui au sujet de beaucoup de choses, mette tous ceux qui la
professent, plus ou moins sur le même pied. Nous osons donc suggérer à
titre d’hypothèse de travail, si on veut bien ne pas le prendre autrement,
ce que voici : — 1° Le type de distribution qui rallie la Sierra Nevada
bétique (voir N. nevadensis) à la Meseta du Portugal du NordEst, de la
Galice, du Léon, etc. (voir N. asluriensis), et qui, à partir de la Serra de
Caramulo, (22) atteint La Gorogne (voir fig. 4 B, N. cyclamineus) est très
1. Fernandes a écrit à ce sujet (22) des notes fort intéressantes. Vallet a figuré
en 1633 un « Narcissus liyspanicus minor amplo (sic) calice foliis reflexis » qui devint,
en 1816, N. cyclamineus D.C. Pratiquement inconnu, depuis, des botanistes et
collecteurs, ce Narcisse fut « exécuté » en ces termes par Herbert ( Amaryllidaceae ,
1837) : « An absurdity which will never be found to cxist ». C’est en effet un « drôle de
Narcisse », (pas plus cependant que « Narcissus Corbularia », bulbocodium, à notre sens)
que la fantaisie populaire a nommé dans sa patrie d’origine « marlelinhos (petits marteaux)
et pucarinhos (petits pots). Herbert ne savait donc pas ce que le genre Narcissus
pourrait donner; et nous croyons toujours qu’on ne le saura pas, tant qu'on ne com¬
prendra pas la « fleur » autrement qu’on ne le fait aujourd’hui.
Source : MNHN, Paris
— 226 —
certainement fort ancien. On n’oubliera pas, par exemple (45), que
les sommets paléozoïques de la Sierra Nevada et la Serrania de Ronda
(dans l’ouest de la province de Malaga) furent parmi le peu de points qui
échappèrent aux submersions du Crétacé et représentent des restes de
la « Cordillère Héspéride » de la Péninsule Ibérique pré-tertiaire. Si la
« Géographie Distribution » est prête à dire n’importe quoi à ceux qui
veulent le croire, aucun naturaliste de bon sens ne voudra admettre que
ce fut un corbeau qui laissa choir les graines de N. nevadensis sur la Sierra
Nevada au sud de Grenade, et une grive qui apporta celles de N. longis-
palhus à la Sierra Lucena (ou Magina) — la carte de distribution qui est
entre nos mains est hélas, fort sommaire — au nord de cette même ville.
— 2° Il est donc possible que les formes qui sont de l’affinité de N. pseudo-
narcissus représentent des états variés, soit : a) Des relictes de population
dont N. pseudo-narcissus, sensu amplo, serait lui-même le descendant;
b) Des formes en lente évolution par formation vicariante d’anciennes
souches de pseudo-narcissus; c) Des néo-endémismes naissants; d) Des
mutations, pour le moment du moins, fort localisées 1 ; e) Des relictes de
souche pseudo-narcissus en survivance précaire par suite de défrichements,
modifications de climat, etc. — 3° Le secteur des Pyrénées apporte au cadre
de la formation de N. pseudo-narcissus, sensu amplo, un élément d’oro-
génèse assez violente à partir de l’Oligocène. Naturellement, ce mouve¬
ment de surrection a aiguillonné la formation vicariante, causé des extinc¬
tions et des émigrations locales, forcé à l’adaptation en hauteur, provoqué
et suspendu des phases d’isolement, etc. Ces modifications s’ajoutent natu¬
rellement, aux effets de l’évolution et de la répartition qui, à pas plus lents,
ont suivi et suivent toujours leur cours sur la Meseta. On n’oubliera pas
que : la répartition n’est jamais moins compliquée que la géologie historique
du domaine qui lui correspond. — 4° Quatre stations (voir fig. 6)
de la distribution Ibérique de N. pseudo-narcissus, sensu amplo, nous
paraissent particulièrement instructives. L’une concerne N. asluriensis
de la Sierra de Guadarrama au nord de Madrid, et là même ce Narcisse
est associé à N. portensis. Ces deux « espèces » se retrouvent unies
sur la frontière hispano-portugaise au nord-est d’Oporto, conjoin¬
tement avec le N. nobilis. A partir de cette région, le
N. nobilis « émigre » vers l’est et le nord au long d’un axe : Altos de Léon —
versant méridional des Monts Cantabriques, pour traverser enfin les
Pyrénées vers leur centre. Le secteur allant, en gros, d’Oporto à la haute
vallée du Rio Lima et à l’embouchure du Minho, est particulièrement riche
en Narcisses, car, outre iV. asluriensis, N. portensis et N. nobilis, on y trouve
deux autres « espèces », N. Johnstonii (particulier à la région) et N. cycla-
mineus (voir aussi fig. 4 B). Nous déduisons de cette distribution et de
cette formation ce qui suit : a) N. pseudo-narcissus, sensu amplo, est
évidemment une très vieille espèce inféodée à l’Espagne de la Meseta,
c’est-à-dire aux anciennes montagnes de l’Ibérie Crétacée. Les deux
1. Un excellent exemple de mutations de ce type est fourni par Bidens paupercuta
Sherff var. flliroslris P. Taylor (28).
Source : MNHN, Paris
— 227 —
(petites) espèces au sud du Tage (nevadensis et longispaiha) sont presque
à coup sûr des relictes bien antérieures à l’orogénèse Bétique; b) N. nobilis
n’a pas « traversé les Pyrénées ». Ce sont les Pyrénées qui, dans leur
émersion et leur surrection Tertiaire, ont trouvé ce Narcisse sur place,
ou tout près et en ont ainsi déchiqueté l’aire, qui est aujourd’hui inféodée
tantôt à de très vieilles montagnes (Altos de Léon), tantôt à des montagnes
d’origine géologique récente (Pyrénées). Le N. nevadensis dans la Sierra
Nevada au sud de Grenade est exactement dans le même cas que le
N. nobilis sur le versant nord des Pyrénées. On remarquera que ce n’est
donc pas l’âge de la montagne qui détermine l’âge de l’espèce (ou du taxon)
puisque de très vieilles espèces (14) peuvent très bien être rencontrées
sur de très jeunes terrains. On appréciera ainsi, toute l’étendue de l’erreur
dont se rendent responsables les naturalistes qui veulent dater des « émi¬
grations » de fantaisie par des « ponts » imaginaires ; c) N. cyclamineus et
N. calcicola (voir fig. 4 B) ne sont pas des formes typiques de la Mesela,
ainsi que le sont, par exemple, N. asluriensis et N. porlensis. Elles appar¬
tiennent au contraire à la marge de la Mesela, dans un secteur dont l’his¬
toire biologique et géologique a été profondément influencée (voir plus
haut) par les effondrements et les soulèvements qui ont modelé la côte
du Portugal de nos jours. Il est donc certain — pour nous du moins — que
les stations qui comptent le plus au sens de la biogéographie, dans la
distribution Ibérique de N. pseudo-narcissus sensu amplo, sont : 1. La
Sierra Nevada au sud de Grenade; 2. La Sierra Guadarrama et la Sierra
de Gredos (d’après la carte entre nos mains, c’est ici que pourrait être,
dirait-on, localisé le N. confusus) au nord et à l’ouest du plateau de Madrid;
3. La région au nord et à l’est d’Oporto, surtout entre la vallée du Tamega
et le bas Minho; 4. Les Pyrénées Centrales entre les Basses Pyrénées et
l’Ariège. Ces quatre stations, d’apparence « décousue » sur la carte
géographique actuelle, sont au contraire de haute importance pour
l’intelligence de la biogéographie de Narcissus, et en général.
En arrêtant ici notre analyse — hélas, par trop sommaire — des cartes
de la distribution de Narcissus que nous tenons des beaux travaux de
Fernandes, nous nous permettons de rappeler ce que voici : 1° L’analyse
des faits est le but suprême de la science. En prêtant l’attention nécessaire
à ce but et aux moyens d’analyse effective, au pouvoir de la «Géographie
Distribution » et de la pan-biogéographie respectivement, nos lecteurs
sauront juger exactement des deux. Nous les prions instamment de faire
leur choix et de ne pas mélanger les deux à l’avenir. Le précepte biblique,
suivant lequel personne ne peut servir deux maîtres à la fois, est parfaite¬
ment vrai aussi dans les sciences. On peut croire entièrement aux « centres »,
« émigrations », « moyens » de la « Géographie Distribution » et de tous
ses produits, ou pas du tout. Y croire et ne pas y croire en même temps
désaxe la pensée, la rend incapable de discerner ce que le bon sens
recommande dans le cas particulier étudié, conduit, en somme, à une
parodie de tout ce qui revient au temps et à l’espace dans l’évolution.
La pan-biogéographie n’est pas une théorie de plus : elle est une nouvelle
conception. — 2° On a le droit d’attendre de l’analyse pan-biogéographique
Source : MNHN, Paris
— 228 —
des résultats bien au-delà de ceux qui nous reviennent personnellement.
Nous n’avons fait que commencer ce que d’autres, meilleurs que nous,
mèneront un jour, beaucoup plus loin et beaucoup plus à fond. La
science du temps et de l’espace dans l’évolution attend peut-être encore
son Haüy.
F. L'IBÉRIE BIOGÉOGRAPHIQUE
Les adeptes de la « Géographie Distribution » ont cru pendant long¬
temps que le but suprême de cette « science » était de répartir le monde
vivant sur les « domaines » homogènes par leur « phytogéographie » et
« zoogéographie ». Aujourd’hui, ce « sport » ne rencontre plus la même
faveur que jadis, car on s’est aperçu de sa futilité. Toutefois, fort nombreux
sont les naturalistes qui, même de nos jours, se soucient très sérieusement
d’appliquer avec la plus grande exactitude possible, des adjectifs de distri¬
bution tels que : « atlantique », « méditerranéen », etc., et pensent que c’est
la biogéographie qui l’exige.
Nous en doutons. Pour nous, on peut comprendre la nature sans diffi¬
culté dans la plupart des cas, mais en définir les manifestations par des
termes de notre choix est presque à coup sûr impossible. Une exception
« malencontreuse » se présente presque toujours et s’avère insurmontable,
ruinant les espoirs les plus beaux, et les subtilités les plus savantes.Évidem-
ment, la nature et nous, ne raisonnons pas exactement de la même manière,
et ce n’est jamais par des mots seulement qu’on peut réussir à faire s’accor¬
der des modes différents de la pensée. 11 faut y mettre des idées que,
naturellement, il faut avoir déjà toutes faites. C’est bien là ce qui est le
plus difficile.
Prenons par exemple la distribution de trois Hépatiques des Iles du
Source : MNHN, Paris
— 229 —
Cap Vert Frullania nervosa, Riccia armalissima et Marchesinia mackayi
(fig. 7) étudiées par M me Jovet-Ast (35). Ces cryptogames sont à la fois
«macaronésiennes», « atlantiques» et «méditerranéennes» au sens large de
la chose, car toutes les trois correspondent de toute évidence au même
cycle de translation et de formation. S’il est vrai que Frullania nervosa
n’est que « macaronésienne », et que Riccia armalissima est surtout « médi¬
terranéenne », Marchesinia mackayi surtout « atlantique », le fait est que
cette dernière occupe une partie suffisante des côtes de l’Italie et de la
Dalmatie pour exiger qu’on lui reconnaisse le droit de se dire « méditerra¬
néenne » même en étant surtout « atlantique ». Pour tourner la difficulté
(35) on a proposé de classer M. mackayi comme : « atlantique avec avant-
postes méditéranéens ». ce qui, correct à titre descriptif, n’est peut-être
pas absolument satisfaisant comme explication.
Que dirait-on en effet, de Cneorum et des Anillini? Sont-ils des « amé¬
ricains » en Europe ou des « européens » en Amérique? Est-ce que le phyto-
géographe cubain sera le mieux assis dans ses droits en voyant dans
Cneorum une « forme méditerranéenne immigrée par des moyens mystérieux
aux Antilles », ou sera-ce le zoogéographe italien qui ferait d ’Anillus « un
élément transatlantique qui a atteint la Toscane par des moyens inconnus »?
A quoi bon des litiges de ce genre?
Pour nous, la carte de la distribution de R. armatissima et de
M. mackayi ne dit rien qui puisse être exprimé convenablement par des
adjectifs désignant l’origine, quels qu’ils soient. Nous y voyons plutôt ce
que voici :
1° Les Hépatiques (et en général, les plantes et les animaux des
Iles du Cap Vert) se rattachent, respectivement, aux Açores, aux Iles
Britanniques et à l’Italie Centrale 1 par trois grands axes, qui portent
témoignage des rapports tectoniques et biologiques différents dans le
passé constituant un prélude nécessaire à la distribution de nos jours.
2° Les distributions de R. armalissima et de M. mackayi sont évi¬
demment vicariantes à partir d’un secteur partagé en commun : Cap
Vert-Canaries 2 .
1. Nous ne pouvons nous occuper ici des rapports biogéographiques du « Domaine
Macaronésien » avec l'Amérique et l’Afrique. Nous renvoyons nos lecteurs à tous nos
travaux. Comme information générale, le chapitre « Les Iles Atlantides » par Jeannel
(33,) vaut assurément la peine d'être lu. Ce qu’il rapporte comme faits, surtout des
insectes vaut aussi pour le reste de la Vie. En tout cas, nous nous rangeons complète¬
ment à l’opinion de Jeannel (33,) à savoir, que les ■ Iles Atlantides » ne sont aucune¬
ment « océaniques ». Des Iles d’apparence très «jeune » (14.) peuvent en réalité être
très « vieilles ». D’ailleurs, ainsi que nous l’avons vu plus haut, l’âge de la montagne
(et de l’Ile) ne dit pas, à coup sûr, celui de l’espèce, loin de là.
2. On ne saurait s'étonner si, orientée sur un axe : Cap Vert-Canaries-Italie
Centrale, la distribution de B. armalissima laisse de côté Madère et les Açores qui sont
« envahies », au contraire, par M. mackayi. Rien n’est « local » en biogéographie. L'ex¬
tinction peut toujours modifier profondément une carte de distribution mais, en prin¬
cipe, cette carte demeure fidèle à l'essentiel de ce qui lui est imposé par les lois
générales de la répartition. Ces deux Hépatiques en portent témoignage d'une manière
Source : MNHN, Paris
— 230 —
3° Ce « vicarisme », du moins pour ce qui est de la Péninsule Ibérique,
de la France et de la Méditerranée en général, ne manque aucunement de
précédents comparables chez les Insectes. Ses raisons d’être sont donc
sensiblement pareilles dans les deux règnes de la Vie.
4° On remarque chez ces deux Hépatiques des bizarreries apparentes
de distribution (p.e. occupation de la Dalmatie, de certaines parties de
l’Italie) qui se rencontrent aussi (fig. 5) chez les Insectes et les Narcisses.
5° C’est à la partie nord et ouest de la Péninsule Ibérique qu’est
échue la distribution de M. mackayi alors que la partie sud et est, en revient
à R. armalissima.
6° S’il pouvait être vrai que l’aire de P. armalissima soit plus « chaude »
que celle de M. mackayi, on n’expliquerait toujours pas comment et
pourquoi le climat et l’écologie ont permis à l’espèce « froide » (M. mackayi)
de s’installer en Italie du Sud et d’occuper une enclave en Dalmatie.
Par contre, on comprend aisément qu’à partir de l’Espagne Bétique,
R. armalissima ait pu « envahir » les Baléares, la Sardaigne et la Corse.
Cette espèce est évidemment inféodée par sa répartition à la Tyrrhénide
au sens classique du terme, alors que M. mackayi ne l’atteint que grâce
à des points de contact (voir fig. 5 : Narcissus poelicus) dans les Alpes-
Maritimes.
En conclusion, les Hépatiques en question rentrent fidèlement dans le
même ordre biogéographique que celui que nous avons analysé en nous
appuyant sur Narcissus, Leucojum, Lapiedra, Cneorum, etc. Le tout
revient aux mêmes principes et à la même méthode d’analyse, car les causes
et les effets en sont les mêmes, bien que chaque groupe s'exprime à sa façon
propre en ce qui concerne les détails de sa distribution.
Nous ne nierons pas, naturellement, que les Hépatiques de Iles du
Cap Vert aient un caractère « méditerranéen » dominant, mais nous affir¬
merons, en même temps, que ce caractère leur est acquis en vertu d’un passé
géologique et biologique qui excède de beaucoup ce qui pourrait être dû
à la géographie de la Méditerranée de nos jours. C’est la Tyrrhénide autant
que la Télhys qui sont ici « dans nos papiers », et ces vieilles terres (et mers)
n’ont rien de « platonique » pour nous car c’est grâce à elles que nous
pouvons saisir d’un seul coup, non seulement ce qui appartient à la bio¬
géographie de l’Europe et de la Méditerranée actuelles, mais aussi les
rapports que ces domaines entretiennent dans leurs distributions avec
les autres continents.
Les géologues nous disent que de vastes effondrements ont modelé
les côtes de la Péninsule Ibérique et que, durant le Tertiaire, des mon¬
tagnes (Cordillères Bétiques, Pyrénées) se sont élevées qui en ont modifié
la surface. Il suffit de jeter un coup d’œil sur la distribution de
certaines Hépatiques (2) pour en constater les résultats. Riccia ciliifera
(fig. 8 A) est établie sur la Meseta et ses marges dans l’Ibérie du Nord-
Ouest; elle rompt ses attaches avec elle à un nœud classique marqué par
les environs de Sétubal (Serra de Arràbida) au sud de Lisbonne, et réappa¬
raît au Maroc Occidental. Leucojum nous a appris (voir fig. 3) que cette
interruption aurait pu être évitée par un « détour » qui lui eût fait traverser
Source : MNHN, Paris
— 231 —
le Guadalquivir. Une autre espèce, Riccia lamellosa (fig. 8 B) a suivi ce
détour en ajoutant à sa distribution deux stations sur le secteur évité
par Narcissus Iriandrus (voir fig. 4 A). Affermie ainsi en Espagne Bétique,
cette Hépatique a occupé l’Espagne du Sud-Est et les Baléares. Toutefois,
elle manque dans le secteur Africain au nord de l’Ouadi Sébou et à l’ouest
de la Moulouya. Riccia macrocarpa rattache par des stations isolées
(fig. 8 C) la Galacie et les monts du Portugal Méridional (Serra Monchique)
et occupe surtout le nord du Maroc. Exormolheca puslulosa « saute », sans
plus, (fig. 8 D) de la Serra Monchique à la région de Rabat. M mes Allorge
et Jovet remarquent (2) que cette même espèce répandue des Açores à
l’Italie, est à désigner comme allanlique-ouesl méditerranéenne, mais elle
se présente comme atlantique dans la Péninsule Ibérique et au Maroc, où
elle est inféodée à des habitats chauds et humides.
On admettra sans la moindre difficulté, que si le climat n’avait pas
été favorable à cette espèce, ni dans la Serra Monchique, ni aux
environs de Rabat, elle serait aujourd’hui inconnue, par suite d'ex¬
tinction, dans les régions où elle est signalée. Toutefois, le climat n’ex¬
plique pas toujours les types de distribution que nous venons de voir. Ces
types sont à rapporter, par les interruptions et les singularités qu’ils
Source : MNHN, Paris
— 232 —
présentent, aux effondrements qui ont modelé les côtes de la Péninsule
Ibérique et du Maroc. Ils sont la contre-partie biogéographique des types
de distribution attestés par le Narcissus cyclamineus et le N. calcicola
(voir fig. 4 B). Ces espèces ont pu se cramponner pour ainsi dire, à la
marge effondrée de la Meseta, alors que Riccia ciliifera, R. macrocarpa et
Exormolheca pustulosa ont tout simplement été englouties, « corps et
biens », par ces effondrements dans les secteurs où leur aire est aujour¬
d’hui interrompue. Il reste possible que les changements de géographie,
de climatologie, etc., qui ont fait suite à ces effondrements (voir
analyse de Narcissus Iriandrus plus haut) aient amené la disparition
de ces Hépatiques de certaines régions de la Péninsule Ibérique et du
Maroc qu’elles eussent continué à occuper autrement; mais cela ne
change en rien le cadre de leur biogéographie dans son ensemble.
En tout cas, la Serra Monchique et ses environs reviennent avec une
remarquable constance dans la répartition des Marchantiales si
heureusement étudiées par M mes Allorge et Jovet. Sur les douze espèces,
figurées dans leurs travaux, cette localité n’est absente que pour quatre,
dont une (Riccia alromarginata) manque au Maroc du Nord, et est
nettement à rattacher (2) à l’Espagne Bétique, sensu stricto, et à
Majorque, ce qui se passe de commentaire.
On se rendra aisément compte, d’après ce qu’on vient de voir, de
la difficulté foncière de diviser la Péninsule Ibérique en « domaines »
nettement définis, soit par des limites géographiques, soit par l’usage
d’adjectifs qualificatifs d'origine et de distribution (atlantique, ouest-
méditerranéen, etc.). Il est évident que la biogéographie du secteur occi¬
dental de cette Péninsule et du Maroc a été puissamment influencée par
l’histoire géologique de tout l’Atlantique Oriental autant au point de vue
de la distribution de certaines formes (p.e., Narcissus calcicola), qu’à
celui des interruptions constatées dans la répartition des Hépatiques
que nous avons figurées. Mieux encore : les Iles Atlantiques (Cap Vert,
Canaries, Madère, Açores) jouent dans ce domaine le rôle biogéographique
qui échoit aux îles côtières du Vénézuéla, et, de façon tout à fait générale
cette fois, aux innombrables chaînes d’îles, etc., qui partout dans le monde
(14) correspondent à la répartition de type horslien. Ce même rôle est
d’ailleurs rempli à l’intérieur de la région méditerranéenne (13) par les
Baléares, la Sardaigne, la Corse, les îles de la Mer Égée, etc.
En conclusion : pour nous, la biogéographie est une science d'analyse
dont le bul n’est aucunement de cataloguer ce qui concerne la distribution
et la classification, mais de rechercher les raisons qui font de la distribution
et de la classification ce qu’elles sont. La pan-biogéographie qui fournit la
méthode d’analyse nécessaire pour le faire, n’esl donc aucunement une nou¬
velle « théorie », mais une conception nouvelle des rapports du temps, de
l’espace et de la forme dans l’évolution. Nous savons que cette analyse
peut atteindre, par l’emploi en synthèse, des données de la géologie, de
l’écologie, de la phylogénie, de la cytogénétique, de l’évolutionisme, etc.,
une remarquable précision. Naturellement, c’est le climat de la pensée
qui doit changer, car, tant qu’on aura de la biogéographie la fausse
Source : MNHN, Paris
— 233 —
image qui en a été donnée par la « Géographie Distribution » et ses pro¬
duits, rien ne se découvrira de ce qui est cependant aujourd’hui déjà à
portée de nos mains.
On peut sans doute comprendre la biogéographie de la Péninsule
Ibérique et du monde entier sans grande difficulté. Peut-on en dresser
le tableau au moyen d’adjectifs de limites géographiques arbitraires, etc.?
Nous ne le croyons pas.
G. L’AGE DES AMARYLLIDACÉES
L’âge des Amaryllidacées est fonction p. e., de celui de Narcissus
calcicola et Lapiedra Martinezii, exactement comme l’âge de ces deux
espèces est fonction de l’âge des Amaryllidacées et des Angiospermes en
général. Il n’est rien dans la nature qui soit « global ». Elle travaillait
bien avant qu ’Homunculus fût de ce bas monde avec ses distinctions, ses
catégories, ses explications, ses définitions, etc., etc. Greffer tout cela sur
l’œuvre de la nature, mais sans faire violence ni au scion ni au sauvageon,
c’est de la science autant que de l'art : de l’art par la pensée et l’imagina¬
tion, de la science par la conduite précise de la recherche et la netteté
des conclusions. Serait-il possible que la « Géographie Distribution » et
ses produits manquent à la fois des deux? Si oui, le cas serait loin d’être
unique dans l’histoire de la pensée. Si on a pu voir la cosmogonie de Pto-
lémée reconnue fausse dès ses débuts, régner pendant quinze siècles, la
« Géographie distribution » et ses produits nés en 1859, auraient encore une
probabilité de vie assez longue. On devrait y réfléchir, tous les naturalistes
avec nous.
La classification des Amaryllidacées cette énorme famille très variée
par la morphologie de son grain de pollen (17) et, en tout cas rappro¬
chée des Liliacées (42), n’est toujours en rien vraiment sûre.
Hutchinson, du moins (32), y voit treize tribus que voici : Agapan-
thées, Afrique australe et tropicale; Hèmanlhèes, Afrique australe et
tropicale; Gillésiées, Amérique du Sud (Pérou, Chili); Euslephiées,
Amérique du Sud (Andes surtout) ; Ixoliriées, Asie Centrale et occi¬
dentale; Galanthées, Europe, Asie occidentale; Narcissées, Eurasie (en
Méditerranée surtout), Afrique tropicale occidentale; Amaryllidacées,
Afrique australe et tropicale, Asie occidentale (Iran); Crinées, Afrique
australe, Amérique, Europe, Asie tropicale, Malaisie; Zèphyranthèes,
Afrique australe, Amérique, Europe; Eucharidées, Amérique tropicale
(Andes surtout), Canaries, Méditerranée, Asie tropicale, Australie; Hippé-
astrées, Amérique (du Mexique à l’Argentine), Asie occidentale, Extrême-
Orient (Chine, Japon) ; Alliées, Amérique (surtout Californie et du Mexique
au Chili), Europe, Afrique du Nord, Asie.
Nous ignorons quelle peut être la valeur systématique de ce tableau,
ce qui n’empêche aucunement que nous puissions l’examiner objective¬
ment au point de vue de la biogéographie. En le prenant de ce point de vue,
Source : MNHN, Paris
— 234 —
nous remarquons tout d’abord des centres de masse en Afrique australe et
tropicale (Agapanlhêes , Hêmanlhèes) en Amérique tempérée et tropicale
(Giltésiées, Eustéphiées), en Eurasie occidentale et centrale surtout
(Ixoliriêes, Galanlhèes), mais aucun centre de masse nettement défini
comme tel sur le Pacifique central et occidental *.
C’est à souligner, car c’est bien là qu’au contraire est situé un centre
formidable d'angiospermie. Naturellement, aucun de ces centres de masse
ne pourrait être le « centre d'origine » des Amaryllidacées prises dans leur
ensemble, à moins qu’on veuille imaginer à tout prix un point de la carte
du monde actuel d’où ces plantes auraient émigré partout ailleurs. Nous
n’en voyons aucunement le besoin, quitte à supposer que l’origine pre¬
mière de cette famille des Liliacées et de leurs alliées soit probablement à
rechercher, comme pour les Angiospermes en général, dans l’hémisphère
sud. Quoiqu’il en soit, les treize Tribus des Amaryllidacées et les vingt-
huit Tribus des Liliacées (32) ont dû rejoindre dès les premiers temps de
l’angiospermie — soit en fait pendant la pré-angiospermie — les domaines
qui leur appartiennent aujourd’hui encore. Si la géographie de notre monde
a bien changé depuis, la loi de ta formation vicarianle n’a jamais perdu ses
droits, que ce soit dans le présent ou le passé. Il est donc toujours sage de
prendre la distribution actuelle comme base d’analyse. En effet, rien n’est
I. Hutchinson est même de l'avis (32), que les Massoniées, qui sont pourtant des
Liliacées pour la classification, sont pour la parenté un • Climax group showing close
approximation to Amaryllidaceæ ». Les Liliacées et les Iridacées seraient à leur tour
les unes aux autres rattachées par les Técophilacées, pour lesquelles la Californie, le
Chili, et l’Afrique centrale et australe jouent le rôle de domaines-clés. On comparera
la distribution africaine de cette famille à celle, p. e., de Blaeria (Ericacées). La biogéo¬
graphie n’est au fond qu’une interminable série de redites. Rien ne se rencontre en
distribution, qui n’ait des précédents quelque part parmi les plantes ou les animaux.
( 12 .)
Source : MNHN, Paris
— 235 —
analysable scientifiquement au-delà des faits que la distribution actuelle
nous montre, et des rapports dont elle fait étal pour l’espace, le temps et la
forme.
Les centres de masses sur lesquels nous venons d’attirer l’attention
se raccordent entre eux et aux centres de masses qui correspondent
à la même Tribu sur plusieurs continents, par trois grandes
« pistes » (fig. 9) dont les parcours et l’histoire sont bien connus des natu¬
ralistes qui ont connaissance de nos travaux (13-14). S’il est vrai
que Crinum auguslum des Mascareignes et des Seychelles n’est qu’une
forme de C. amabile de Sumatra — ce qui n’aurait rien d’extraordinaire
(11-14) — on ajoutera aux pistes rappelées plus haut une quatrième à
travers l’Océan Indien de nos cartes.
Ces pistes (lignes d’empreinte), et les raccords qu’elles pourraient
exiger en détail, ne doivent rien ni à notre imagination, ni à celle d’autres
auteurs (12) qui, d'une manière ou d’une autre, en ont fait usage autant
que nous. Elles correspondent clairement à la statistique de la distribu¬
tion des plantes et des animaux contemporains et fossiles (12), et tout
naturaliste sera forcé de les reconnaître comme vraies, qui voudra refaire
cette statistique pour son propre compte, en se servant d’exemples autres
que ceux dont nous avons nous-mème fait état. Ces traces ne sont aucune¬
ment des « routes d'émigration » (13), mais des représentations de rapports
à la fois biologiques et paléogéographiques *. Certaines de ces lignes, fort
nettement « parcourues » aujourd’hui encore par les Ericacées Ericoïdées
par exemple (13), sont attestées à partir du Permien (âge de fossilisation)
par la distribution de Dinosauriens de type archaïque. La piste qui cor¬
respond à Nipa vivant et fossile (voir fig. 1 B) se moule sur un ensemble
de géosynclinaux (« Tethys » sensj latissimo) d’une immense durée (44)
et d’une importance capitale pour l’histoire de la terre et de la vie. En
effet, la terre et la vie ont évolué de pair, et la distribution-répartition d’un
groupe quelconque de plantes ou d’animaux n'est jamais moins compliquée
que l’histoire géologique de la région où ce groupe se trouve actuellement. Si
les grandes pistes de la vie actuelle se moquent de la géographie — ce qui est
vrai au pied de la lettre — cela veut forcément dire que les jalons de ces traces
ont été posés d’après une géographie tout autre que celle que nous connais-
1. Il sutlira pour s’en convaincre de comparer les lignes majeures de la répartition
aux cartes qui représentent les grandes phases de la tectonique mondiale (géosyncli¬
naux, secteurs de volcanisme et de séisme, etc. Pour dire la chose en peu de mots : là où la
terre est instable, la vie l’est également, c'est-à-dire évolue à une allure plus rapide.
Il n’est donc en rien surprenant que les zones de géologie active soient aussi des zones
d'évolution active. Puisque l’évolution répond à la formule : Espace + Temps -f Forme,
et que la biogéographie s’occupe de l’Espace et du Temps (les principia botanica
étudient la Forme surtout dans ses aspects morphologiques et phylogénétiques), il est
évident que la biogéographie doit retrouver dans ses analyses des « traces » qui laissent
entendre à l’unisson la tectonique, l'évolutionisme et la biogéographie. C'est fort simple
et tout à fait logique. Nous dirons une fois de plus aux naturalistes qui ne s'en seraient
pas encore aperçus, que la pan-biogéographie et les principia botanica ne sont absolu¬
ment pas une « théorie » de plus, mais une conception nouvelle de l’évolution surtout
dans ses rapports avec l’Espace et le Temps. La « Géographie Distribution » et ses
produits ne sont certainement rien de cela.
Source : MNHN, Paris
— 236 —
sons. Vraie pour les Dinosaures du Permien, cette conclusion n’est pas
moins certaine pour les Narcisses qui empiètent, dirait-on, l’un sur l’autre
dans le secteur marqué par le Détroit de Gibraltar. En fait, ils n’empiètent
aucunement au hasard, ainsi que le voudrait la « Géographie Distribution ».
Ils sont, bien au contraire, par la forme, rangés exactement d’après la
logique de l’évolution dans le temps et l’espace. La précision des rapports
dans la répartition ne peut être estimée à sa juste valeur que par ceux,
malheureusement assez rares aujourd’hui, qui se sont longuement occupés
de la vérifier grâce à l’emploi d’une méthode d’analyse qui ne doit rien à
des théories préconçues. Nous sommes certain en raison de la longue expé¬
rience que nous en avons, que l’analyse pan-biogéographique ouvre de très
vastes possibilités de pensée el de recherche dans une foule de directions,
toutes inexorablement barrées aujourd’hui à ceux qui s’obstinent à faire
confiance à la « Géographie Distribution » et à ses produits.
Nos propres recherches nous ont permis d’établir comme un fait
que les ancêtres des Angiospermes « modernes » (14) avaient atteint au
Jurassique les lieux où les formes qui en sont issues vivent aujourd’hui
encore. Il n’était pas question à cette époque de « genres » tels que ceux
que nous connaissons, mais de groupes au sein desquels les « genres »
formaient des « sous-familles » et des « tribus ». Ces conclusions peuvent
être mises d’accord avec les données de la palynologie sans la moindre
difficulté. S’il est vrai que des Angiospermes de type « moderne » existaient
au Néocomien comme cette science l’affirme, ce fait prouve automatique¬
ment que la tendance à l’angiospermie a dû se déclarer bien avant le
Crétacé Supérieur. 11 n’est donc en rien étonnant que la biogéographie
nous dise, qu’en effet, les ancêtres des genres modernes dès le Jurassique,
au moins, ont occupé les domaines où existent aujourd’hui encore leurs
descendants. A ceux qui ne voudraient pas entendre parler de tendances,
et moins encore de ce que l’analyse biogéographique peut enseigner, mais
voudraient s’appuyer exclusivement sur des « faits » nous dirons que les
faits ne sont pas plus une affaire d’œil que de cerveau. On a le droit de
discuter et de demander des preuves qui rentrent dans le domaine de la
raison, en général, et dans la logique du cas étudié en particulier, mais on
n’a pas le droit de faire obstacle au progrès de la connaissance en lui
imposant des conditions de preuves absurdes ou abusives. Toute exigence
de ce genre est une marque d’ignorance; aucune personne connaissant
bien une question, n’imposerait à ceux qui font de leur mieux pour la
faire progresser, des critères spéciaux de son choix comme condition pour
se déclarer convaincu.
Quel est donc l’âge des Amaryllidacées? A peu de choses près celui
même des Angiospermes. Ce qui est certain c’est que leurs ancêtres directs
étaient en « Méditerranée » au Jurassique, en même temps que ceux de
Crépis, Erica, Rhododendron, Ruscus, Coriaria, Cneorum, Cistus, Myrtus,
Abies, des Insectes, etc. Aucun de ces groupes, sauf peut être Abies,
n’existait à cette époque tel que nous le connaissons aujourd’hui. Toutefois,
l’ensemble de ces groupes était là, en puissance sur les voies de l’avenir.
L’âge biologique n’est certainement pas un instant de l’éternité qui peut
Source : MNHN, Paris
— 237 —
être déterminé au hasard d’une trouvaille de fossile. C'est toute une
série de faits et partant une somme d’âges qui s’enchaînent au long d’un
processus de développement, dont chaque fossile n’a qu’une valeur par¬
tielle de document.
Nous invitons nos collègues les botanistes à réfléchir, comme natura¬
listes, sur ce que nous apprend l’évolution des Oiseaux. Les premiers
Oiseaux (Archaeopteryx, etc., Jurassiques par âge de fossilisation !) ne
sont de vrais Oiseaux que par leurs plumes, et par leurs tendances de dévelop¬
pement. Ils ne sont autrement que des Dinosaures bipèdes (14) qu’on
n’aurait probablement jamais cru être des « Oiseaux », si les plumes
n’avaient pas été là, enveloppant les fossiles, comme pour nous assurer
que c’est bien l’habit qui, cette fois du moins, fait le moine. Le Crétacé
est riche en Oiseaux « à dents », mais au commencement du Tertiaire
(âge de fossilisation) les Mésanges, les Bergeronettes, les Pies-Grièches
sont déjà très « modernes ». La « morale » de cette histoire est tellement
claire que nous croyons inutile de la commenter longuement dans ses
rapports avec l’évolution et l’âge des Angiospermes. Nous n’en dirons que
ceci : Y Archaeopteryx est la « pré-angiospermie » des Oiseaux, dont la
Mésange serait le Narcissus rupicola. Plus heureux que nous, les ornitho¬
logues n’ont aucun « palynologiste » dans leurs rangs qui leur assure avec
une obstination tenace que les « Oiseaux » n’existaient pas du tout quand
Y Archaeopteryx était déjà de ce monde. Dans les sciences biologiques, du
moins, les neuf dixièmes des litiges qui portent sur les idées et les méthodes
se ramènent à des partis-pris, à la tradition, à la compilation, etc. Ces
litiges n’ont, en somme, rien de scientifique.
H. CONCLUSIONS GÉNÉRALES
Les problèmes examinés dans cet article s’enchaînent d’une manière
telle qu’il nous paraît utile d’en résumer les éléments par sections à part,
comme il suit :
1. CONSIDÉRATIONS HISTORIQUES ET ACTUELLES
Les travaux de Fernandes et de Jeannel nous ont révélé avec une
parfaite netteté ce qu’on retrouve normalement dans les ouvrages des
naturalistes (14) de notre époque, c’est-à-dire la coexistence de deux
doctrines biogéographiques opposées.
L’une de ces doctrines est celle formulée par Charles Darwin dans
1’ « Origine des Espèces » 1859. Elle repose sur trois axiomes : a) Centres
d’origine; b) Emigrations; c) Moyens de transport, qui sont « mystérieux »
chaque fois qu’on ne peut les expliquer, ce qui arrive très souvent. Cette
doctrine est fausse, ainsi que nous l’avons prouvé dans tous nos travaux,
y compris celui (11) où nous ne l’avions pas encore rejeté absolument.
Elle est fausse non seulement par les résultats auxquels elle conduit, mais en
raison du fait qu’elle empêche l'analyse objective de la réparlilion.
Source : MNHN, Paris
— 238 —
L’autre doctrine, imposée par le bon sens chaque fois qu’un natura¬
liste ne peut éviter d’analyser la distribution d’un groupe dont il s’occupe
comme classificateur, etc., revient inévitablement à la notion de formation
vicariante qui, d’ailleurs, est depuis cinquante ans à la base de la classifi¬
cation zoologique. Cette notion est la clé de voûte de l’analyse panbiogéo-
graphique. Nous l’avons développée et intégrée à une doctrine générale
de l’espace, du temps et de la forme dans l’évolution dans les 6000 pages
de nos travaux. Cette notion n’a aucunement été inventée par nous.
Tout ce que nous pouvons revendiquer pour notre œuvre, c’est d’avoir
insisté fortement sur une méthode et des principes dont les prémices et
les exemples se trouvent dans une foule de travaux qui ne nous sont
aucunement dûs, et dont certains remontent au moins à 1839.
Imposées, l’une par la tradition, le conformisme, l’autre par le bon
sens et les besoins du sujet, ces deux doctrines s’entrechoquent hélas
dans la bibliographie courante. La clarté des idées en souffre, la libre
analyse est rendue impossible, la compilation et la tradition amènent
trop souvent des conclusions d'une incroyable faiblesse et de flagrantes
contradictions. Nous sommes aujourd’hui Darwiniens en biogéographie,
etc. comme nos devanciers étaient Aristotéliciens en cosmographie et en
physique en 1300.
Puisque ces doctrines sont absolument incompatibles, on ne peut
éviter de faire un choix entre les deux dès qu’on a saisi leur vraie nature,
et connu leurs précédents historiques. Ce choix sera effectué plus tôt
par certains esprits, plus tard par d’autres. Les uns iront beaucoup plus
loin et beaucoup plus vite que les autres sur les voies de la pensée Jutile.
On voit mal, avec des idées brouillées, la méthode à suivre et les principes
à retenir.
2. CONSIDÉRATIONS SUR L'AGE EN GÉNÉRAL
Le langage scientifique n’a pas droit à l’imprécision qui caracté¬
rise trop souvent le langage courant. Les mots les plus usités de ce langage
sont ceux que la pensée scientifique doit s’efforcer de définir le plus claire¬
ment. On peut comprendre l’âge de beaucoup de manières, dont deux
sont à retenir ici, à savoir : 1° L’âge est un moment dans le temps déter¬
miné par une trouvaille fossile (âge de fossilisation!) 2° L’âge est un
moment dans le temps qui marque le début d’un processus de changement
(âge d’origine !), dont la paléontologie et la « néontologie » révèlent
— toutes les deux à la fois — les étapes.
L’âge de fossilisation et l'âge d’origine ne peuvent se contredire, car
ils sont fonction l’un de l'autre. Faute de documents fossiles, nous n’aurions
aujourd’hui que des notions très imparfaites sur le développement de la
Vie. Faute de pensée lucide, nous ne pouvons comprendre le fossile et
l’âge en général, ainsi que le demande la science. L’analyse et la syn¬
thèse exigent les deux à la fois. On retiendra de l’œuvre de Jeannf.l(32)
une pensée profonde que voici : « Le principal intérêt des Anillini...
réside dans le fait que leurs diverses lignées soient les restes de faunes
Source : MNHN, Paris
— 239 —
successives. Dès l’instant où une espèce s’est confinée dans le domaine
souterrain, elle a été fixée dans son aire primitive; aussi, ces endogées se
présentent-ils actuellement comme de véritables fossiles vivants ». C’est
à la fois de l’excellente biogéographie et de l’histoire naturelle bien
conçue; ces notions déterminent des rapports exacts entre la paléon¬
tologie et la « néontologie ». La Mésange de nos jardins est, elle aussi,
un fossile vivant.
Les auteurs qui échafaudent des théories sur l’âge de fossilisalion
dans le but de prouver ainsi que l’âge d’origine n’est que de la «théorie»
font nettement fausse route.
3. CONSIDÉRATIONS SUR L'AGE DES ANGIOSPERMES
Nous croyons que : a) L’âge d’origine des Angiospermes remonte au
Permien, comme époque moyenne; b) C’est de cette époque que date la
tendance qui transforma des plantes non-angiospermes en des plantes pré¬
angiospermes; c) Les ancêtres des Angiospermes occupaient avant le
commencement du Crétacé, soit au Jurassique, les domaines où subsis¬
tent, aujourd’hui encore, leurs descendants; d) A cette époque, ces ancêtres
étaient probablement encore, en partie, des pré-angiospermes; e) Les
grands genres des flores modernes remontent par leur âge au Crétacé
moyen; f) Il est des espèces vivantes d’Angiospermes qui existaient déjà à
la fin du Crétacé; g) La moyenne des espèces de nos flores date du Ter¬
tiaire inférieur; h) Les limites d’âge que nous indiquons ne concernent
aucunement des genres et des espèces sensu slrictissimo d’après les défi¬
nitions qu’en donnent nos textes de classification. Elles se rapportent
toutefois à des formes très proches, si ce n’est absolument les mêmes que
celles du monde actuel ; i) L’âge des espèces du même genre peut présenter
de considérables différences (14).
4. CONSIDÉRATIONS SUR L’ANGIOSPERMIE
La doctrine qui veut que l’angiospermie ne soit qu’une question de
style et de stigmate est fausse. La formation de l’ovaire « angiosperme »
avec son style, etc., résulte d’une tendance à la réduction extrême du
strobile non-angiosperme et pré-angiosperme qui aboutit enfin à la
« fleur ». Nous ne croyons aucunement qu’il soit possible d’établir une
distinction précise entre l’ovule et l’ovaire (13-14).
La botanique en est toujours à la phase descriptive de son histoire
et manque de la méthode et des principes qui en feraient une vraie science
d 'interprétation. Nos travaux nous en) ont persuadé, mais d’autres
auteurs s’en sont rendus compte autant que nous, même bien avant nous.
On connaît les opinions de Caïn et de Thompson en ce qui concerne
le « darwinisme de la biogéographie ». Baehni a souligné le fait que : « La
Phyllotaxie, qui n’a pas pu sortir du domaine purement descriptif, se
trouve dans une impasse et la morphologie causale en est encore à tâton-
Source : MNHN, Paris
— 240 —
ner pour découvrir un principe directeur 1 ». Dormer a affirmé (16) ce
qui suit : « A striking feature of botany as the science exists at présent
is the lack of any cohérent body of comparative morphological doctrine
dealing with the angiosperms... As a resuit, the treatment of Angiosperms
in university courses on botany is usually confined to sépara te and
unrelated lectures on systematics and on plant anatomy ». L’incroyable
routine qui domine la pensée de la scienlia amabilis est démontrée on ne
saurait plus clairement par certaines observations de Saunders (13).
Ces circonstances doivent être soulignées car elles expliquent, par une
carence de l’enseignement de base, les innombrables difficultés auxquelles
se heurte toute pensée nouvelle en raison des « objections » qui témoignent
de tout, sauf de la connaissance raisonnée du sujet.
La tendance responsable de l’Angiospermie a très probablement pris
son origine dans des modifications d’embryogénèse. La disparition des
pré-angiospermes (c’est-à-dire des formes intermédiaires entre la non-
angiospermie et l’angiospermie « moderne ») est dûe, pour nous du moins,
autant à l’extinction qu’à la transformation des pré-angiospermes en
vraies angiospermes. On n’oubliera pas qu’aujourd’hui encore existent
des Angiospermes dont l’ovaire reste ouvert (ce qui est aussi souvent le
cas à l’état de jeunesse, d’ovaires qui sont fermés à l’âge adulte), et dont
la sexualité est en cours de modification par la suppression du chaton de
fleurs mâles.
Il est très probable que l’Angiospermie naquît dans l’hémisphère
Sud, mais elle était sans doute déjà répandue dans le monde entier bien
avant que ne prissent naissance les angiospermes « modernes ». Pour
nous les premières Angiospermes furent surtout des plantes inféodées
aux côtes maritimes et à leur « hinterland », aucunement des formes de
stations « orophiles ».
Le fait, que nous manquions de fossiles des «premières angiospermes»,
admet des explications qui n’ont rien de difficile, comme on peut le voir :
a) Un fossile ne fait foi, que très rarement, des tendances. On n'a pas le
droit de s’attendre à trouver des fossiles de pré-angiospermes propres à
montrer des tendances d'embryogénèse ; b) L’hémisphère Sud est, en général,
beaucoup plus pauvre en fossiles que l’hémisphère Nord; c) En raison
de l’état de la botanique courante au sujet de plantes de notre monde,
on peut se demander si la botanique est assez avancée pour comprendre
les plantes du passé qui seraient litigieuses. La notion de « carpelle »
qui homologue cet organe à une « feuille » portant des ovules sur la marge
etc., rend impossible par exemple toute étude sérieuse de phylogénie
et de morphogénie de la fleur, etc. Comme le montrent les travaux
récents, on voit toujours très mal quand on n’a pas d’idées directrices
claires pour comprendre.
1. Nous ferons observer une fois de plus que Dutrochet avait pourtant déjà
fait sortir la phyllotaxie de la phase descriptive, il y a de cela presque un siècle et demi.
On a mal vu et très mal choisi après cette époque, ce qui, surtout en botanique, est cou¬
rant. Dans les toutes dernières années, il faut le dire, d’importants efforts ont été faits
en France pour remettre ces recherches dans la bonne voie.
Source : MNHN, Paris
— 241 —
6. CONSIDÉRATIONS SUR LA SYNTHÈSE DE L’ESPACE, DU TEMPS
ET DE LA FORME
L’évolution est un processus de développement dont l’espace, le
temps et la forme fournissent les assises.
Il est inutile d’espérer atteindre une bonne compréhension de cha¬
cun de ces trois facteurs, si on comprend mal les autres. La biogéographie
scientifique constitue donc une partie essentielle de tout enseignement
biologique bien conçu.
C’est à la biogéographie que reviennent les deux tiers de l’évolution
(c’est-à-dire l’étude exacte de l’espace et du temps par l’analyse « panbio-
géographique »).
La « Géographie Distribution » de Darwin et ses produits ne sont
aucunement une science. Ils ne sont pas une science au sens vrai du terme,
du fait qu’ils entravent l’analyse des faits de la distribution par
des postulats arbitraires (moyens mystérieux, centres hypothétiques,
émigrations inexplicables, polémique de tous genres au sujet de « pro¬
blèmes » traditionnels mais sans aucune valeur pratique).
Index bibliogi
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VEPRIS HETEROPHYLLA R. Let.
Stat. Nov. POUR
LE « KINKÉLIBA DE BOULOULI ».
(Rutacée Toddaliée d'Afrique occidentale et du Cameroun)
par R. Letouzey
Dans une publication antérieure 1 , nous avons attiré l’attention sur
les affinités taxinomiques de la plante productrice du « kinkéliba » du
Mali, décrite en 1933 par A. Chevalier sous le nom de Teclea sudanica.
Nous suggérions alors que cette espèce serait à classer plutôt dans
le genre Vepris, ses fleurs étant unisexuées par avortement (androcée à
8 étamines ou staminodes et gynécée rudimentaire ou à ovaire formé de
2 loges biovulées) ou de type bisexué mixte. Malgré l’absence de fruits
et de graines pour l’espèce en cause, un rapprochement possible avec le
genre Toddaliopsis nous paraissait contestable, la validité de ce genre
étant assez douteuse.
En 1964, P. Jaeger publiait ( Icônes plantarum africanarum VI,
n° 136, I.F.A.N., Dakar) une description détaillée de Teclea sudanica,
accompagnée de dessins de rameaux feuillés et de fleurs hermaphrodites,
tout en prenant acte de nos remarques taxinomiques.
L’Herbier du Muséum de Paris, où se trouvaient déjà les échan¬
tillons Chevalier 966 (type), Vuillet 749, Dubois 55.., s’est enrichi depuis
le temps de Chevalier des spécimens maliens suivants :
— P. Jaeger 3604 et 3831 (Falaises du massif de Kita, 7. XI. 1951
et 22. XII. 1951, stérile et avec fleurs).
— Démangé 2231 (Falaise gréseuse, km 14 sur la route de Sikasso,
28. V. 1964, jeunes fruits). L’examen de ce dernier spécimen confirme
l’existence de fleurs de type hermaphrodite avec 4 étamines et 4 stami¬
nodes et la bipartition de l’ovaire avec 2 loges paraissant se développer
inégalement dans le fruit.
Dans l’article cité en référence, nous faisions mention des affinités
florales entre Teclea sudanica A. Chev. du Mali et du Ghana (cf. F.W.T.
A. éd. 2, 1, 689) et Toddaliopsis (Teclea) helerophylla Engl, du Came¬
roun. Cette même idée fut reprise par nous à propos de l’étude des Ruta-
cées du Cameroun (Flore du Cameroun. Fasc. 1 : 108, 110, 115, 1963).
Rappelons que Teclea heterophylla Engl, avait été mentionné par
1. R. Letouzey. Note au sujet du Kinkéliba de Boulouli (ou Kinkéliba de Kita).
i.T.B.A. t. VIII, n° 8-9, Août-Sept. 1961, pp. 394-395.
16
Source : MNHN, Paris
— 244 —
A. Engler en 1915 (Pflanzenwelt Afrik. 3, 1 : 756), d’après une récolte
(n° 4402) de C. ledermann effectuée le 26 juin 1909 sur la montagne
de Lagdo, située sur la rive gauche de la Bénoué, à 45 km au Sud-Est
de Garoua, à 300 m d'altitude parmi des blocs granitiques, cet échantillon
n’ayant que des fleurs Ç.
Nous avons écrit (op. cil., 1961 et 1963) que Engler avait reclassé
cette espèce de 1917 (Bot. Jahrb. 54 : 306) dans le genre Toddaliopsis,
sans référence à sa citation antérieure. Nous avons découvert depuis, par
hasard, que cette mutation avait été faite par Engler en appendice
correctif même de son ouvrage « Die Pflanzenwelt Afrikas » 3, 1 : 852;
il signalait alors : « Teclea heterophylla (gehôrt) entweder zu Toddaliopsis
oder, was weniger wahrscheinlich ist, zu Vepris ».
L’étude de la description de Engler (1917, p. 306) peut laisser per¬
plexe puisqu’il écrivait dans la diagnose, au sujet de Toddaliopsis helero-
phylla: « Folia... binata vel foliolo terminali tantum instructa » et dans
les notes : « ... Blàttchen..., meistens allein, seltener zu zweien stehen ».
De même dans son travail antérieur (1915, p. 56) se relève une incerti¬
tude analogue (pour ce qu’il appelait alors Teclea helerophylla) : «Blâtter
teils mit 2 langlichen Blàttchen, teils mit einem », tout en considérant
que les feuilles du genre Teclea sont normalement trifoliolées. Nous verrons
par la suite, et sommes à présent certain que notre interprétation est la
bonne, que l’espèce en cause est normalement à feuilles trifoliolées avec,
surtout en extrémité des rameaux, quelques feuilles à deux folioles ou plus
rarement à une seule foliole.
Mais en 1943 l’échantillon de Ledermann, semble-t-il unique, dis¬
paraissait dans l’incendie de l’Herbier de Berlin.
A l’occasion d’une mission botanique dans le Nord Cameroun en
1964, nous avions donc le projet de retrouver sur les collines granitiques
de Lagdo l’espèce de Ledermann et de pouvoir ainsi comparer, autre¬
ment que par la littérature, cette espèce et Teclea sudanica, considérée
jusqu’à ce jour comme endémique des falaises gréseuses du Mali.
N’ayant pu nous rendre à Lagdo, nous eûmes cependant la chance
de parcourir d’une part les collines tabulaires gréseuses du Tinguelin
situées à 10 km au Nord de Garoua, d’autre part les montagnes rocheuses
mais granitiques des Mandara, aux alentours de Mokolo, vers 1 000-
1 200 m.
Ici comme là 1 nous retrouvions une Rutacée trifoliolée, avec quel¬
ques feuilles bi- ou unifoliolées, correspondant parfaitement aux descrip¬
tions simultanément de Teclea sudanica A. Chev. et de Toddaliopsis
(Teclea) heterophylla A. Engl. Nos observations ne portèrent cependant
que sur des arbustes stériles ou à fleurs hermaphrodites en bou¬
tons (en réalité, ceux-ci paraissent souvent ne pas se développer sous
l’influence vraisemblable de cécidies qui entravent également l’élongation
des pédicelles floraux, les arbustes ayant été observés ainsi pendant plu-
1. R. Letouzey 6652 (Colline du Tinguelin, 5. IX. 1964, boutons floraux § avec
cécidies).
Source : MNHN, Paris
— 245 —
sieurs mois; ces cécidies ne se retrouvent pas sur les échantillons d’Afrique
occidentale).
Peu de temps après nous, J. et A. Raynal, parcourant les mêmes
régions, recueillaient d’une part des échantillons analogues aux nôtres
sur les collines gréseuses du Tinguelin *, d’autre part, sur la colline grani¬
tique de Lagdo, où l’arbuste existe en abondance, et au même endroit que
Ledermann, des échantillons avec fleurs typiquement mâles à 8 étamines
avec style divisé en 2 stigmates foliacés, ces fleurs étant groupées en
panicules axillaires assez développées. (En outre brève pilosité sous la
nervure médiane des folioles, détail signalé par Engler; à noter aussi
que l’arbuste atteignait ici 4 à 5 m de hauteur 1 2 3 .)
Ces mêmes collecteurs recueillaient enfin sur les basses pentes des
monts Alantika, massif de rochers granitiques situé à 100 km au Sud-
Ouest de Garoua, des échantillons avec fleurs typiquement femelles à
8 staminodes et ovaire bipartite, ces échantillons étant caractérisés en
outre par de grandes feuilles à longues folioles (Pétiole atteignant 3-4 cm,
folioles atteignant 16 X 3-4 cm, nettement pétiolulées) *.
Malgré l’absence de fruits bien développés, nous considérons que :
1° des échantillons se rapportant à l’espèce décrite par A. Engler
sous le nom de Teclea heterophylla puis de Toddaliopsis helerophylla,
d’après une récolte de C. Ledermann, sont à présent retrouvés.
2° que l’espèce en cause est à classer dans le genre Vepris, sous le
nom de Vepris helerophylla.
3° que les feuilles sont normalement trifoliolées, assez polymorphes,
avec parfois deux folioles ou plus rarement une foliole vers l’extrémité
des rameaux. Les fleurs sont soit unisexuées avec 8 étamines et rudiment
de gynécée à style divisé en 2 stigmates foliacés pour les fleurs <J, avec
8 staminodes et ovaire biloculaire avec 2 ovules par loge pour les fleurs $,
soit de type sexuel intermédiaire avec 4 étamines, 4 staminodes et gynécée
bipartite plus ou moins développé. Il nous semble, dans l’état de nos
observations, que les individus portent des fleurs toutes de même type
sexuel, soit en inflorescences mâles en panicules grêles assez développées
atteignant 5 cm de longueur environ, soit des inflorescences femelles ou
hermaphrodites en panicules contractées beaucoup plus courtes (1 à
2 cm) et robustes.
4° que cette espèce est identique au Teclea sudanica A. Chev. d'Afri¬
que occidentale;
5° que l’aire de cette espèce est donc à présent connue au Mali, au
Ghana, au Cameroun et que son caractère endémique malien doit être
étendu ;
6° que Vepris heterophylla est essentiellement un arbuste, atteignant
1. J. et A. Raynal 12413 (Mont Tinguelin, altitude 400 m, 12. XII. 1964, boutons
floraux avec cécidies).
2. J. et A. Raynal 12466 (Ladgo, rochers granitiques de la colline dominant la
Bénoué rive gauche, 14. XII. 1964, fleurs £).
3. J. et A. Raynal 13161 (Monts Alantika, Nakalba à 21 km à l’O.S.O. de
Tchamba, sous l'aiguille de Saptou, altitude 500 m, 23. 1. 1965, lleurs $).
Source : MNHN, Paris
— 246 —
jusqu’à 4-5 m de hauteur, affectionnant les collines tabulaires gréseuses
ou les éboulis granitiques, sur collines ou sur montagnes jusqu’à 1 000-
1 200 m d'altitude, en zone médio-soudanienne.
Nous ajouterons que sur les collines tabulaires gréseuses du Tingue-
lin, l’espèce se localise entre les fentes de rochers sur les rebords de falaise
et qu’elle s’y rencontre en compagnie d’autres arbustes rupicoles hélio-
philes, tels Croton zambesicus, Ficus lecardii, Ficus glumosa var. glaberrima,
Haplocoelum gallaense, Jasminum oblusifolium..., toutes espèces que l’on
retrouve parmi les éboulis granitiques chaotiques des monts Mandara.
P. Jaeger signale de même, pour les escarpements des plateaux gréseux
du Mali, la présence conjointe en station rocheuse dénudée de Croton,
Ficus...
Nous compléterons enfin la diagnose (A. Engler, Bot. Jahrb. 54 :
306 (1917) de l’espèce en cause comme suit :
Vepris heterophylla R. Let. comb. nov.
— Teclea heterophylla A. Engler
— Toddaliopsis heterophylla A. Engler
—- Teclea sudanica A. Chev.
Frutex parvus (usque 5 m)... Foliolae ternatae, aliquoties binatae vel
folium unifoliolatum... Foliolae usque 16 X 3-4 cm... Flores alii masculi,
alii feminei, alii hermaphroditi medii. Inflorescentiae masculae graciles usque
5 cm Iongae, fioribus staminibus 8 munitis ; gynaeceum abortivum, stigmatibus
foliaceis 2. Inflorescentiae femineae robustae usque 2 cm Iongae, fioribus
staminodiis 8... Flores hermaphroditi medii, staminibus 4 et staminodiis
4 praesentibus...
Lectotype : J. et A. Raynal 12466, Lagdo (cf. supra).
Néotype $ : J. et A. Raynal 13161, Nakalba (cf. supra).
Paratypes $ (mais pathologiques) : R. Letouzey 6652, Tinguelin
(cf. supra). — J. et A. Raynal 12413, Tinguelin (cf. supra).
Teclea campeslris Engl. (Bot. Jahrb. 46 : 410 (1911) et 54 : 307 (1917) a été décrit
d’après des échantillons du Nord Cameroun de la région de Garoua (Ledermann
5184 et Pistner s. n°, ann. 1906). Ces échantillons ont semble-t-il totalement disparu.
Un rapprochement pourrait être fait avec les échantillons J. et A. Raynal 13161
d’après les feuilles, mais le matériel étudié par Engler ne comportait que de très
jeunes inflorescences et l’auteur n’a donné aucun indice concernant l’organisation
florale. 11 est donc extrêmement difficile de se prononcer sur la place de Teclea
campeslris par rapport à Vepris heterophylla.
Source : MNHN, Paris
NOTE SUR LES GRAMINÉES DE MADAGASCAR. IV.
par J. Bosser,
Directeur de recherches à l’ORSTOM
Résumé : Les espèces du genre Cynodon A. Rich. à Madagascar, combinaison et
synonymies nouvelles.
Summary : The genus Cynodon A. Rich. in Madagascar, with a new combination
and new synonyms.
CYNODON A. Rich A MADAGASCAR
Ce genre compte, à notre sens, quatre espèces dans la Grande île :
deux espèces naturalisées, une endémique, une espèce d’introduction
récente.
Cynodon dactylon (L). Pers.
Syn. PI. 1 : 85 (1805).
— C. Couraii A. Cam., Not. Syst. 16, 3-4 : 323 (1960), syn. nov.
— C. dactylon (L.) Pers. var. alaotrensis A. Cam., Ioc. cit., syn. nov.
— C. dactylon (L.) Pers. var. imerinensis A. Cam., Ioc. cit. : 324, syn. nov.
Cosmopolite de régions tropicales et tempérées, existant partout
dans l’île en plus ou moins grande abondance. Grande faculté d’adaptation
à des milieux divers et présentant de ce fait des aspects très variés.
Les caractères des inflorescences et des épillets restent relativement
constants mais, le port, la vigueur de la plante, le développement foliaire,
la pilosité, sont variables.
Les conditions écologiques de la station sont déterminantes. Sur sol
suffisamment frais mais non inondé, la plante est gazonnante : stolons à
entre-nœuds assez courts, appliqués sur le sol et enracinés aux nœuds.
Si la station est sèche, les plantes ont des tiges et des stolons plus grossiers,
à entre-nœuds plus longs; les stolons sont en arceaux et irrégulièrement
enracinés. Il n’y a plus formation d’un gazon continu. Dans certains cas,
en station temporairement humide, avec période d’inondation assez
longue pendant la saison de pousse, les stolons ne peuvent s’enraciner
normalement et sont alors dressés donnant à la plante une allure cespi-
teuse rappelant les formes de station sèche. Ceci peut s’observer dans
l’ouest par exemple (environs de Majunga, d’Antsalova), dans de petites
Source : MNHN, Paris
— 248 —
dépressions rassemblant l’eau en période de pluies. A l’intérieur de la
dépression on observe du Cynodon daclylon en touffes, à tiges grossières
et dressées, alors que sur le bourrelet marginal exondé, la plante a son
port habituel à stolons couchés et radicants.
Observation du même ordre dans la région du lac Alaotra ; sur allu-
vions basses à période d’inondation longue, port en toulTes à tiges dressées,
peuplement parfois dense mais non gazonnant; sur alluvions récentes
fraîches mais non inondables et colluvions de bas de pente, port gazon¬
nant à stolons couchés; sur alluvions anciennes, plus élevées, plus sèches
et plus pauvres, port en touffes à tiges dressées et à stolons grossiers irré¬
gulièrement enracinés. C’est cette dernière forme qui a servi à décrire
Cynodon Coursii A. Cam.
Cynodon daclylon (L.) Pers. var. alaolrensis A. Cam. est une forme
gazonnante de bas de pente, à stolons couchés, à feuilles très pileuses et
â lemma des fleurs courtement mucronulée. Cynodon daclylon (L.) Pers.
var. imerinensis A. Cam. est une forme des plateaux croissant en station
fraîche, gazonnante, à feuilles plus fines que la précédente et à pilosité
éparse plus réduite.
Dans l’état actuel des choses, nous pensons qu’il est préférable de
considérer ces différentes formes comme appartenant à l’espèce globale
Cynodon daclylon (L.) Pers. Il est vraisemblable qu’il existe des biotypes
différents avec leurs exigences écologiques particulières. Ceci pourra être
ultérieurement mis en évidence par des études caryologiques et écologiques
et par l’expérimentation en station.
Cynodon arcuatus J. S. Presl. ex C. B. Presl.
Rel. Haenk, 1 : 290 (1830).
—- C. leplochloides Steud., Syn. PI. Glum. 1 : 423 (1854), syn. nov.
Cette espèce existe dans la partie N. O. de Madagascar où on la
rencontre sporadiquement dans les cultures ou au bord des chemins
(Sambirano, environs de Majunga et d’Ambato-Boeni, Nosy-be, station
type de C. leplochloides Steud.). Son introduction nous paraît être assez
ancienne. Elle peut être confondue avec Cynodon dactylon mais se distingue
de cette espèce par l’absence de rhizomes, des racèmes plus grêles et
flexueux, des épillets plus petits (2 mm), à glumes généralement plus
courtes, une ligule constituée par une courte membrane ciliolée.
Elle existe aussi aux îles Comores. Elle a été décrite des Philippines
(Luzon) et signalée en Asie (Indes, Viêt-nam). Les échantillons malgaches
ont d’abord été considérés comme appartenant à une espèce endémique
et décrits sous le nom de Cynodon leptochloides Steud. Mais ils sont très
semblables à ceux provenant de Luzon ce qui nous a conduit à confondre
les deux espèces.
Cynodon Poissonii (A. Cam.) J. Bosser, comb. nov.
— C. Iransvaalensis Burtt-Davy subsp. Poissonii A. Cam., Bull. Soc. Bot. Fr.
105, 5-6 : 245 (1958).
Source : MNHN, Paris
— 249 —
Petite espèce croissant autour des marigots saumâtres et sur les
sables dans le S. O. et le S. et formant des gazons ras et denses. M Ue Camus,
qui ne disposait que d’un mauvais échantillon, avait rattaché la plante
malgache au Cynodon Iransuaalensis Burtt-Davy. En fait elle est assez
nettement différente. Cynodon Iransuaalensis a le plus souvent 2 racèmes
(rarement 3), des feuilles fines et étroites à 3 nervures principales; c’est,
d’autre part, une plante rhizomateuse. Cynodon Poissonii a seulement
des stolons, une inflorescence à 2-4 racèmes qui se réfléchissent à maturité.
Le port est différent; c’est une plante plus robuste à stolons et tiges plus
épais, à feuilles moins fines ayant davantage de nervures latérales; elles
peuvent être densément pileuses et la ligule est toujours longuement
ciliée.
Le fait qu’il est uniquement stolonifère distingue C. Poissonii de
C. Magennisii Hurcombe. Cette dernière espèce est d’ailleurs considérée
par son auteur comme un hybride entre C. transvaalensis et C. dadylon.
Finalement, c’est avec C. Bradleyi Stent que C. Poissonii a le plus de
traits communs : absence de rhizomes, pilosité abondante des feuilles
de certains échantillons, nombre des racèmes.
Mais il s’en distingue nettement par des épillets plus petits (2 mm au
lieu de 2,5 mm) dont la rachéole est toujours prolongée et porte parfois
un rudiment de fleuron (elle est le plus souvent absente chez C. Bradleyi),
la ligule longuement pileuse, les racèmes réfléchis à maturité (caractère
qui n’est pas noté pour C. Bradleyi ). C. Bradleyi était considéré par son
auteur comme un hybride naturel entre C. daclylon et C. hirsulus Stent.
Les travaux de Hurcombe ont ultérieurement établi qu’il s’agit, en fait,
d’une espèce bien caractérisée.
Cynodon plectostachyus (K. Schum) Pilger
Engl. Jahrb. 40 : 82 (1907).
Espèce introduite récemment pour ses qualités fourragères. Cultivée
en stations (Sakay, environs de Tananarive, Lac Alaotra). Ne se rencontre
pas actuellement en dehors des cultures. Elle est originaire du Kenya
et Tanganyika. C’est une espèce robuste qui se distingue par une inflo¬
rescence non strictement digitée à axe du rachis plus ou moins allongé, la
pubescence des épillets et un développement foliaire plus important que
le Cynodon dadylon, ce qui le rend intéressant en tant que fourrage.
Burtt-Davy, J. — New and noteworthy South african plants. III. Kew Bull. : 278-284
(1921).
Camus, A. — Espèces, sous espèces et variétés nouvelles de Graminées malgaches.
Bull. Soc. Bot. Fr. 105, 5-6 : 244-246 (1958).
— Espèces et variétés nouvelles du genre Cynodon. Not. Syst. 15, 3-4 : 323-324
(I960).
Source : MNHN, Paris
— 250 —
Hurcombe, R. — A cytological and morphological study of cultivated Cynodon species.
The Journ South Afric. Bot. 13, 2 : 107-116 (1947).
Rochecouste, E. — Studies on the biotypes of Cynodon daclylon (L.) Pers. I. Bota-
nical investigations. Weed research 2, 1 : 1-23 (1962).
— Studies of the biotypes of Cynodon daclylon (L.) Pers. II. Growth response to
trichloroacetic and 2,2 — dichloropropionic acides, Weed research 2, 2 :
136-145 (1962).
Stent, S.M. — South african species of Cynodon. Bothalia 5 , 2 : 274-288 (1932).
Source : MNHN, Paris
ESSAI D’UNE TAXINOMIE FOLIAIRE
DANS LA TRIBU DES BAUHINIEAE
par Gérard Cüsset
« La moindre feuille peut donner matière à des
observations et à des réflexions toujours nouvelles ».
Leçons de la Nature, 1 : 195 (1827)
Cousin-Despreaux
Au cours de nos recherches sur la feuille du type Dicotylédone, nous
avons été amené à réétudier le problème classique 1 de la feuille de Bau-
hinia. Cet examen a porté sur la totalité des échantillons de Bauhinieae
du Muséum de Paris 2 ; il nous a conduit à nous écarter très sensiblement
du dilemme où s’enferment traditionnellement les morphologistes
la feuille primitive de cette tribu est-elle « entière » ou « monojuguée »?
On trouvera dans une autre publication, en préparation, l’interpré¬
tation morphologique que nous proposons, après un examen reposant
sur la morphologie comparée, l’anatomie, la tératologie et l’ontogénie
de cette tribu.
11 nous a cependant paru intéressant de souligner dès à présent quel¬
ques faits d’observation qui ne semblent pas avoir été connus de nos
prédécesseurs et qui ont d’importantes implications phylogéniques et
phytogéographiques.
I. LES DIFFÉRENTS TYPES FOLIAIRES DES BAUHINIEAE
A. TYPES FOLIAIRES DU GENRE CERCIS L.
Dix-huit espèces de Cercis ont été décrites. En fait, il ne semble
s’agir, pour certaines d'entre elles, que de variations de peu d’importance.
En particulier, la pulvérisation des Cercis américains opérée par Greene
(1912), — C. canadensis L. fait place à sept « espèces nouvelles » —,
paraît impossible à soutenir. Nous retiendrons comme « bonnes espèces » :
1. Une étude bibliographique nous a montré que vingt-quatre morphogistes
se sont intéressés, de façon détaillée, à cette question, parfois à plusieurs reprises.
2. Nous exprimons notre très vive reconnaissance à Monsieur le Professeur
Aubréville, Directeur du Laboratoire de Phanérogamie, qui nous a autorisé à cons-
sulter les riches collections de cet établissement, et à ses assistants pour les amicales
conversations que nous avons eues.
Source : MNHN, Paris
— 252 —
Cercis canadensis L., C. chinensis Bunge, C. Griffilhii Boiss., C. racemosa
Oliv., C. Siliquastrum L. et C. reniformis S. Wats. Nous avons pu examiner
des échantillons de cinq d’entre elles.
La feuille de C. chinensis Bunge (PI. 1, fig. 1) est « unifoliolée »,
au moins à première vue, généralement entière et « acuminée ». En réalité,
elle possède toujours un « mucron » terminal, très net dans les feuilles
jeunes, surtout quand elles sont émarginées. Ce « mucron » est rapidement
caduc, mais on reconnaît son emplacement, dans la feuille adulte, à la
persistance d’un pulvinus 1 , coussinet bien visible au sommet de la nervure
médiane. Cette dernière est nettement plus importante que les latérales
issues de la base.
Cercis racemosa Oliver a également des feuilles terminées par un
« mucron » bien net. Elles ne sont que rarement émarginées.
Cercis Siliquastrum L. possède, sur ses très jeunes feuilles, un
« mucron » terminal qui semble atteindre sa taille définitive quand le
limbe a environ 2 mm. Il est rapidement caduc. Les nervures basales sont
aussi importantes que la nervure médiane.
Cercis canadensis L. montre, chez les échantillons du Nord et de
l’Est des États-Unis, un petit « mucron » dans les feuilles très jeunes.
Quand on se rapproche de l’aire de C. reniformis S. Wats. auquel C. cana¬
densis semble passer insensiblement, il n’est plus possible de trouver la
présence d’un « mucron », même dans des feuilles très jeunes. Simultané¬
ment, les nervures basales deviennent très marquées et plus importantes
que la médiane. C. reniformis est manifestement déprouvu de « mucron ».
Disons, sans en apporter ici la preuve, que le « mucron » des Cercis,
quand il existe, est identique, en tous points, au mucron de Bauhinia
aurea Léveillé. On sait que M lle Tran (1965) a montré, dans ce dernier
cas, que le « mucron » possède une symétrie bilatérale et une zone d’abcis-
sion basale, que sa nervation apparaît à partir de points nodaux qui lui
sont propres, bref, qu’il s’agit d’une véritable foliole terminale.
Remarquons également l’importance variable des nervures basales
par rapport à la nervure médiane. Dans les espèces asiatiques, la nervure
médiane est nettement prépondérante, alors que dans les espèces améri¬
caines les basales sont les plus importantes. Chez Cercis Siliquastrum L.,
l’espèce « européenne », les nervures sont sensiblement de même diamètre.
Nous reviendrons sur ces observations.
B. TYPES FOLIAIRES DU GENRE GRIFFONIA BAILL.
Fries, dès 1909, a souligné la ressemblance entre elles des feuilles
des différentes espèces de ce genre. Il convient, cependant, de préciser
qu’elles possèdent presque toutes un « mucron » terminal identique à
celui des Cercis. Désormais nous nommerons cette partie « appendice
I. D’après la définition de Link (1824), créateur du terme, le pulvinus est une
petite protubérance sous la cicatricule de chute des feuilles. A l’exemple de nombreux
botanistes nous étendons légèrement l'acception de ce mot.
Source : MNHN, Paris
— 253 —
Source : MNHN, Paris
caduc » pour le dislinguer des véritables muerons que I on rencontre
chez quelques Bauhinieae, comme nous le verrons.
Par ailleurs, il existe quelques légères différences entre les feuilles
des diverses espèces. C’est ainsi que, chez Griffonia physocarpa Baill.,
les feuilles sont « rein fiedernervige » comme l’écrit Fries, alors que dans
G. speciosa (Welw.) Taub. elles possèdent des nervures basales atteignant
les deux-tiers de la longueur du limbe, beaucoup plus importantes que
les latérales issues de la médiane. Remarquons également que les feuilles
de G. simplicifolia (Vahl) Baill. ne possèdent pas, sauf exception, d’appen¬
dice caduc. Nous reviendrons sur cet intéressant caractère.
C. TYPES FOLIAIRES DU GENRE BAUHINIA L.
Précisons tout d’abord que nous envisageons ici le genre Bauhinia
tel qu’il a été défini par Linné, acception récemment reprise par Hutchin-
son (1964) c’est-à-dire sensu latissimo. On sait que les caractères floraux
ne permettent pas une subdivision satisfaisante de ce très vaste genre.
Nous verrons si les résultats de l’étude des feuilles peuvent apporter des
indications.
1. TYPES FOLIAIRES DES GIGASIPHON
Six espèces de Bauhinia ont été rangées dans le genre (ou section)
Gigasiphon : B. ampla Span., B. dolichocalyx Merrill, B. Gossweileri
Bak. f., B. Humblotiana Bâillon, B. macrosiphon Harms et B. Schlechleri
Harms. Nous n’avons pu examiner ni B. ampla ni B. Schlechleri , mais
une description détaillée de ces deux espèces a été récemment donnée par
De Wit (1956).
Par ailleurs, la figure XLII des Caesalpinioideae par Torre et
Hillcoat, du Conspeclus Florae Angolensis d’ExELL et Mendonça,
attribue une nervation très curieuse à « Adenolobus mossamedensis Torr.
et Hillc. ». Rappelons que ce genre résulte d’une fragmentation de Bau¬
hinia, sensu L. Cette nervation pourrait inciter à rapprocher l’espèce en
question des Gigasiphon. Dans les doubles non classés des Caesalpinioideae
de Paris, nous avons rencontré un beau matériel d’une collecte de 1937
faite par Humbert très près de Moçamedes (Humbert 16468). Il corres¬
pond parfaitement à la diagnose d’ Adenolobus mossamedensis. Sa feuille
ressemble beaucoup à celle des habituels Bauhinia « bilobés » et n’a
certainement pas la nervation qui lui a été attribuée par le dessinateur de
la figure XLII. Nous craignons qu’il ne s’agisse simplement d’une inter¬
prétation audacieuse de feuilles mal séchées.
D’autre part, à notre avis, c’est à tort que Bauhinia Gossweileri
Bak. f. a été rangé par Torre et Hillcoat dans le genre Gigasiphon.
Ces auteurs n’indiquent d'ailleurs pas quels arguments justifieraient cette
combinaison nouvelle. Il s’agit, comme l’a écrit Pellegrin, « d’une très
grande liane à rameaux munis de crochets circinés »; or la clef donnée
par De Wit considère que les Gigasiphon n’ont pas de vrille. Par ailleurs
Source : MNHN, Paris
— 255 —
c’est ainsi que Drake del Castillo (1902) définit les Bauhinia et Giga-
siphon, dans le passage où il crée le genre Gigasiphon :
« Bauhinia : Fleurs grandes ou moyennes, irrégulières; tube du calice
allongé, étamines fertiles en nombre variable; anthères versatiles; gousse
aplatie; folioles unijuguées unies en une seule plus ou moins profondé¬
ment bilobée.
Gigasiphon : Fleurs grandes, irrégulières; tube du calice très allongé;
folioles unies en une seule, entière; le reste comme dans le genre précé¬
dent ».
Plus loin il revient sur cette distinction en écrivant : « Ce genre (Giga¬
siphon) spécial à Madagascar, diffère du Bauhinia par le tube de son
calice qui est très allongé (20-25 cm) et par ses feuilles entières ». Comme
l’avait déjà remarqué Brenan (1963), « the description of the raceme as
more than 50 cm. long is not supported by the specimen”. Nous avons
rencontré dans les doubles non classés de l’herbier de Madagascar du
Muséum de Paris, une récolte (Service forestier 11.411) qui montre le
peu de différence existant entre Gigasiphon Humblotianum (Baill.)
Drake, à laquelle elle appartient, et les Bauhinia, au point de vue
morphologie florale. On voit qu’en définitive, le trait distinctif le plus
net est bien la forme des feuilles.
Or la forme foliaire des Gigasiphon est bien caractéristique, et nette¬
ment différente de celle de Bauhinia Gossweileri. Aussi excluons-nous
cette espèce de ce genre (ou section). Si la clef donnée par De Wit pouvait
être généralisée, ce serait plutôt au « genre » Lasiobema qu’il faudrait la
rapporter.
Nous rangerons donc cinq espèces dans les Gigasiphon, et l’on peut
dire avec De Wit, que le taxon, ainsi délimité, “with its large flowers,
regularly developped stamens, peculiar bud-tips, ... and exceptional
réceptacle, may be seen as of a great âge and primitive, probably related
to the ancestral taxa of Bauhinia”. Il paraît donc intéressant d’en exami¬
ner le type foliaire, d’autant plus qu’il ne correspond pas aux types habi¬
tuellement décrits chez les Bauhinia : “it is to be noted that the leaf
shows no apparent connection with the bilobed or unijugate leaf commonly
found in Bauhiniae” (De Wit).
La feuille de Bauhinia dolichocalyx Merrill (PI. 1, fig. I) est uni-
foliolée, entière. Elle possède sept nervures divergeant de sa base cordi-
forme. Chacune de ces nervures porte sur ses deux côtés des nervures
d’ordre deux, bien nettes. Il faut souligner que la nervure médiane a le
plus fort diamètre et qu’elle se termine de façon dichotome. D’après les
descriptions détaillées qu’en donne De Wit, B. ampla Span. et B. Schlech-
leri Harms ont des feuilles tout à fait semblables.
Bauhinia Humblotiana Bâillon a également une feuille unifoliolée,
entière, à nervures de premier ordre sensiblement égales; mais sa feuille
s’atténue en un long acumen où se terminent la nervure médiane et deux
nervures latérales. La feuille de B. macrosiphon Harms est très semblable.
On peut dès maintenant remarquer que ce sont les espèces africaine
et malgache qui ont des acumens alors que les espèces indo-malaises en
Source : MNHN, Paris
— 256 —
sont dépourvues. Nous reviendrons sur cette manifestation de défolia-
risation apicale.
2. LA FEUILLE DE BAUHINIA SMILACIFOLIA BURCH.
Bauhinia smilacifolia Burch. ex Benth. in Mart., endémique de l’État
de Goias, au Brésil, montre un type foliaire très inhabituel chez les Bau-
hinieae.
Sa feuille, de grande taille, est, en apparence, entière et unifoliolée;
mais son apex porte un appendice caduc net, supporté par un petit pul-
vinus (PI. 1, fig. V). Par ailleurs, elle ne possède que des nervures d’ordre un,
nervilies mises à part, et ces nervures deviennent marginales sur la plus
grande partie de leur longueur. Cette disposition nervuraire (rappelant
celle de certaines Aroïdées) et la présence d’un appendice caduc en font
un type très original que l’on ne peut, à notre connaissance, rapprocher
d’aucune autre feuille de type dicotylédone ou monocotylédone. Il est
incontestablement très évolué.
3. LES BAUHINIA • TRICUSPIDÉS »
Sous ce nom, nous rangerons quatre espèces, endémiques de la région
du Rio Negro. Elles possèdent toutes quatre un appendice caduc terminal
entre deux véritables muerons innervés par des nervures latérales. Il
convient de noter que ce sont les seules nervures d’ordre deux issues de
la nervure médiane, et, d’autre part, que les nervures basales ne pénètrent
pas dans les véritables muerons.
Bauhinia confertiflora Benth. in Mart. et B. Huberi Ducke ont des
feuilles assez largement ovales, cordées à leur base. A leur extrémité
supérieure, elles sont contractées avant les vrais muerons.
Au contraire, les feuilles de B. longicuspis Spruce ex Benth. in Mart,
(PI. 1, fig. VII) et de B. viridiflorens Ducke sont longuement atténuées
au sommet. Dans ces deux espèces l’innervation des muerons
véritables s’effectue également à partir de nervures dépendant de la
médiane.
Il n’est pas possible, d’après ce dernier caractère, d’admettre que
ces vrais muerons correspondent aux lobes latéraux d’une feuille bilobée.
En effet, ceux-ci posséderaient des nervures d’ordre deux, issues de la
base de la feuille, et, au moins en apparence, semblables à la nervure
médiane.
4. LA FEUILLE DE BAUHINIA CINNAMOMEA DC.
Ce Bauhinia , endémique des Guyanes, possède une feuille à nerva¬
tion campylotrope, avec des nervilies très régulièrement perpendiculaires
aux nervures (PI. 1, fig. VI). Les deux nervures les plus basales sont
marginales sur une grande partie de leur longueur. Il est muni d’un
appendice caduc souvent peu visible. Ce type n’est pas fondamentalement
éloigné de la feuille de B. smilacifolia.
Source : MNHN, Paris
— 257 —
5. LES BAUHINIA DÉPOURVUS D’APPENDICE CADUC
Un certain nombre d’espèces de Bauhinia, après un examen très
minutieux à la loupe binoculaire, ne nous ont montré, à l’apex de leurs
feuilles, aucune trace d’un appendice, ou d’une cicatrice de chute. Il
nous semble, par conséquent, que nous devons admettre qu’il s’agit de
plantes réellement dépourvues d’appendice caduc.
Par ailleurs, il faut souligner nettement que tous ces Bauhinia ont
des feuilles, unifoliolées, entières, — ce qui n’est pas le cas de la très
grande majorité des espèces de ce groupe, — et une innervation différente
de celle des Gigasiphon. Ceux-ci ont des feuilles cordiformes à nervures
basales portant sur leurs deux côtés des nervures latérales souvent libres
à leur extrémité. Au contraire, les Bauhinia que nous allons citer, ont des
feuilles arrondies ou atténuées à leur base, avec des nervures basales ne
portant de nervures qu’à leur côté externe. Ces nervures latérales sont
toutes anastomosées en arceaux très réguliers. Nous considérons qu’il
s’agit d’un type foliaire particulier. Nous l’avons rencontré chez :
— Bauhinia Bonii Gagnep. in Lee., B. calycina Pierre ex Gagnep. in
Lee. et Finet, B. cardinalis Pierre ex Gagnep., B. iniegrifolia Roxb.,
B. sp. (Eberhardt 3223 et Cavalerie 3678), pour l’Asie.
— Bauhinia caudigera Blake, B. Kunlhiana Vog., B. Maximiliani
Benth. in Mart., B. Poileauana Vog. (PI. 1, fig. II), B. rutilans Spruce ex
Benth. in Mart., et B. smilacina Steud., pour l’Amérique du Sud.
Ce type foliaire ne semble pas exister dans d'autres Bauhinia. Il
est remarquable de constater que les espèces américaines de ce type ont
dix étamines alors que les espèces asiatiques en ont trois. Nous reviendrons
sur ce point.
6. LES BAUHINIA A FEUILLES ENTIÈRES AVEC UN APPENDICE CADUC
Nous avons rencontré vingt-quatre espèces dont la feuille, très
semblable à première vue à celle des plantes décrites au paragraphe pré¬
cédent, est munie d’un appendice caduc :
— B. scandens L., B. Clemensorum Merrill corr. Gagnep., B. cornifolia
Bak. in Hook. f., B. hunanensis Hand. — Mazz et B. subrhombicarpa
Merrill en Asie;
— B. aguruana Moric., B. Bongardii Steud., B. lamprophylla Harms
in Engl., B. scala-simiae Sandwith| et B. Sprucei Benth. in Mart. pour
l’Amérique du Sud;
— B. slrychnoidea Prain ex King, B. lubicalyx Craib, B. pyrrhoneura
Korth., B. Wrayi Prain, B. Elmeri Merrill, B. lambiana Bak. f., B. lucida
Wall, ex Bak. in Hook. f., B. menispermacea Gagnep. in Lee., B. scarla-
lina Back. ex Cammer. et B. Poslhumi (de Wit) Cusset 1 , en Indo-Malaisie;
— B. fassoglensis Kostchy ex Schweinf., B. Gossweileri Bak f. 2 et
B. garipensis E. Mey. en Afrique;
— B. madagascariensis Desv. à Madagascar.
1. Voir nos conclusions générales, à la fin de cet article.
2. Cf., supra, le passage consacré aux Gigasiphon.
Source : MNHN, Paris
— 258 —
7. LES BAUHINIA A FEUILLE « BIFOLIOLÉE »
Il s’agit là du qualificatif passablement erroné, traditionnellement
accordé à ces espèces. Il ne faut pas, en effet, oublier que tous les Bauhinia
possèdent sur leur pétiole, à sa base, un « basal joint » et, au sommet un
« distal joint » (Van Der Pijl). Les morphologistes s’accordent, en
général, à reconnaître que la feuille de ce genre est « unifoliolée » à cause
de la présence de ces formations. Van Der Pijl, qui donne une inté¬
ressante discussion de ce point, admet que « the value., is not unequi-
vocal ». La présence de deux articulations sur un seul pétiole nécessite
une explication. Van Der Pijl propose, de façon séduisante, « a growth-
zone intercalated between two parts of the simple pulvinus ». Malheureu¬
sement, les observations ontogéniques que nous avons effectuées sur
B. purpurea L. (à feuille « bilobée ») montre que le pétiole s’individualise
avant que ne se forment les deux « pulvinus ». Par ailleurs des cas térato¬
logiques que nous avons observés, ainsi que des considérations purement
morphologiques, nous amènent à estimer que cette feuille a une structure
complexe, est « composée de folioles coalescentes ». Nous développerons
ailleurs cette opinion.
Quoi qu’il en soit, il faut marquer que, chez les Bauhinia , les feuilles
« bifoliolées » ont simplement deux parties symétriques directement
insérées sur le pétiole et non coalescentes entre elles. Il serait naïf de
croire que chacune de ces parties est une simple foliole, telle que celles des
Afzelia, par exemple.
Ont des feuilles « bifoliolées » :
— B. carcinophylla Merrill, B. diphylla Buch. Ham. in Symes (PI. 1,
fig. IV C), B. penicilliloba Pierre ex Gagnep. in Lecomte et B. yunnanensis
Franch., en Asie;
— B. Bruyonii (Britt. et Rose) Stendl., B. guianensis Aubl.,
B. Hassleriana Chodat, B. hymenaefolia Triana ex Hemsl., B. maculata
Ten., B. microphylla Vog., B. pes-caprae Cav., B. splendens H.B.K.,
B. superba Steud., B. lenella Benth. in Mart., B. xanlophylla Poepp., en
Amérique du Sud et du Centre;
— B. binaia Blanco ( « binnala »), B. Winitii Craib, B. foraminifer
Gagnep., B. diptera Blume ex Miq., B. Cunninghamii Benth. et B. Car-
ronii F. Muell. en Indo-Malaisie et en Australie;
— B. Exellii Torre et Hillcoat, les feuilles de certains échantillons
de B. rufescens Lamk., en Afrique;
— B. Grandidieri Baill. et B. Pervilleana Baill., à Madagascar.
8. LES BAUHINIA A FEUILLE « BILOBÉE »
La très grande majorité des Bauhinia présente des feuilles de ce type.
Sur 250 espèces environ, que nous avons examinées, près de 200 avaient
ce type. Bien que des révisions de ce genre soient fort souhaitables (celle de
De Wit est très partielle), et que des regroupements paraissent indispen¬
sables, une telle proportion montre bien la prépondérance manifeste de
cette morphologie foliaire.
Source : MNHN, Paris
— 259 —
Toutes ces espèces sont munies d’un appendice caduc tel que celui
décrit par M lle Tran chez B. aurea Léveillé. Il s’agit d’un caractère impor¬
tant qui fait, en partie, l’originalité de cette tribu. Nous tenons à le souli¬
gner.
9. TYPES DE TRANSITION
Quelque soin que nous ayons mis à pratiquer des coupures naturelles
dans ces divers types foliaires, il reste quelques rares cas de feuilles faisant
transition entre les formes que nous avons décrites. Leur intérêt est grand ;
elles permettent, en effet, de saisir la filiation des types que nous avons
définis.
a) Le spécimen Bodinier 870
C’est une plante récoltée à Hong-Kong et rapportée à Bauhinia
Championii Benth. Nous n'avons pas disséqué sa fleur, mais ses feuilles ne
sont pas entièrement semblables à la figure donnée par Hui-lin-Li pour
cette espèce. Nous ignorons, malheureusement, d’où provenait cette plante
cultivée à Hong-Kong 1 . L’aire de cette espèce s’étend de Taïwan à la
partie sud de l’Indochine, en passant par le Kouang Si. Nous ne pouvons
donc dire s’il s’agit d’une variété géographique ou de deux plantes voisines.
Cet exsiccata présente néanmoins un grand intérêt; sur le même
rameau coexistent des feuilles munies d’un appendice caduc terminal
et d’autres qui en sont dépourvues, même après l’examen le plus minu¬
tieux. Nous serons donc amenés à nous interroger sur ce cas quand nous
étudierons les divers types foliaires.
b) Feuilles « bilobées» et « bifoliolées »
Il faut également noter que, lorsque l’on possède un échantillonnage
assez large, il n’est pas exceptionnel d’observer, dans une même espèce
aussi bien des feuilles « bilobées » que des feuilles « bifoliolées ». Par
exemple, le type de Bauhinia goyazensis Harms (Glaziou 21012) a des
feuilles qui ne sont pas tout à fait divisées jusqu’à leur base, alors que
le spécimen Weddell 1977 est parfaitement « bifoliolé ». Cependant tout
laisse à penser que ces deux plantes sont bien cospécifiques. Nous avons
fait des observations comparables pour B. curvula Benth., B. Biedeliana
Bong. et B. rufescens Lam.
c) Feuilles « bilobées » el «entières avec un appendice caduc »
Dans cinq cas, différents échantillons d’une même espèce nous ont
montré des termes de passage entre les feuilles « entières » et les feuilles
1. Notons que Bentham a pris pour type de ce taxon une plante de Hong-Kong.
17
Source : MNHN, Paris
— 260 —
« bilobées » (toutes munies d’un appendice caduc). Il s’agit de Bauhinia
Kockiana Korth., B. ferruginea Roxb. non D. Dietr. B. Finlaysoniana
Grah. in Wall., de B. Williamsii F. Muell. et B. bidenlata Jack.
d) Le spécimin Ducke 20324 :
Cet échantillon, conservé à Utrecht est très voisin de B. conferliflora
Benth., in Mart., mais sa feuille n’est pas tricuspidée à son sommet, et
semble ne posséder aucune sorte de mucron. Ce serait un type de transi¬
tion entre les Bauhinia tricuspidés et ceux à feuille entière sans appendice
caduc.
D. CONCLUSIONS : LES TYPES FOLIAIRES DES BAUHINIEAE
Jusqu’à présent, ainsi que le rappelle Van Der Pijl dans sa synthèse,
les feuilles des Bauhinieae ont été rangées en trois types :
— feuille « simple » ( ou « unifoliolée ») ;
— feuille « bilobée » (ou « butterfly-shaped ») ;
— feuille « bifoliolée »,
et les morphologistes se sont interrogés sur la phylogénie de ces trois types,
seulement : « it seems possible to consider the three types as transfor¬
mations of a simple one... now, the question arises which type is the
original one » (Van Der Pijl).
Comme nous venons de le voir, il y a là une vue par trop simplifiée
de la complexité foliaire de ce taxon. Il est d’ailleurs surprenant de voir
le très petit nombre d’espèces connues des morphologistes ayant étudié
cette question (5 espèces pour Velenowsky — dont les travaux sont
traditionnellement repris dans les traités 1 , et 15 espèces pour Van Der
Pijl). Ayant examiné 250 espèces environ, nous avons pu observer des
types foliaires beaucoup plus nombreux que ceux décrits par ces auteurs.
Nous reconnaissons en effet :
— type I : la feuille des Gigasiphon, sans appendice caduc, avec des
nervures basales portant sur leurs deux côtés des nervures non ou peu
anastomosées entre elles (nervation craspédodrome).
— type II : feuille sans appendice caduc, à nervures basales portant
uniquement du côté externe des nervures anastomosées en arceaux régu¬
liers (nervation broquidodrome). Ce type existe chez douze Bauhinia, chez
Griffonia simplicifolia (Vahl) Baill. et Cercis reniformis S. Wats.
— type III. : la feuille des Cercis (sauf Cercis reniformis), à appendice
caduc, et à nervation semblable à celle du type I.
— type IV : feuille munie d’un appendice caduc, à nervation sem¬
blable à celle du type II. Il faut le diviser en :
— sous-type A : feuille « entière » ( Bauhinia et Griffonia)
1. Les décalques successifs de la figure de Velenowsky, déjà passablement
inexacte, n’ont pas contribué à rapprocher la figuration de la réalité.
Source : MNHN, Paris
mm CERCiS Clll) Carre 1 a BAUHiNiA C VIO
—O GiGASiPHON ( IJ ■ BAUHiNiA C V 3
SB BAUHINIA Carte 2 * CERCIS
GRÎ FFONIA ESI ZENKERELLA
AÎRE DU TYPE II
Carte 1. — Aires de répartition de Bauhinieae de types foliaires variés (Cercis de type III,
Gigasiphon de type I, Bauhinia des types V, VI et VII). Carte 2. — Aire de répartition
des Bauhinieae de type foliaire II. On notera combien cette aire est disjointe. L'aire du
genre Zenkerella est donnée à titre indicatif.
Source : MNHN, Paris
— 262 —
— sous-type B : feuille « bilobée » (Bauhinia et Piliostigma 1 )
— sous-type C : feuille « bifoliolée » (24 Bauhinia)
— type V : la feuille de Bauhinia smilacifolia Burch.
— type VI : la feuille de Bauhinia cinnamomea DC (nervation
aerodrome)
— type VII : les feuilles tricuspidées de quatre Bauhinia.
Il existe comme nous l’avons dit, des types de transition entre :
— types III et IV A (Cercis canadensis L.)
— types II et IV A (dans Bodinier 870)
—- types IV A et IV B d’une part, IV B et IV C, d’autre part.
— types VII et II (Ducke 20324).
Nous avons groupé dans le tableau 1 les schémas de ces différents
types.
II. RÉPARTITION GÉOGRAPHIQUE DES TYPES FOLIAIRES
A. LE TYPE I : (Carte 1)
Ce type correspond à la feuille des Gigasiphon que, d’ailleurs, il
caractérise. Son aire est donc celle des cinq espèces de ce «genre ». Il s'agit
de plantes endémiques étroitement localisées :
— B. dolichocalyx Merr. : Province de Luçon aux Philippines,
— B. Schlechleri Harms : région Nord de la Nouvelle Guinée,
— B. ampla Span. : Sud et centre de Timor,
— B. Humblotiana Baill. : Nord de Madagascar,
— B. macrosiphon Harms : région Est de la Tanzanie.
Nous avons figuré cette répartition sur la carte 1. De Wit la qualifie de
« lemurian distribution ». On doit faire deux remarques, d’abord que la
Lémurie de Sclater incluerait l’Inde et Ceylan, ensuite que cette notion
d’un Protocontinent a fait l’objet de vives attaques, notamment de Mil-
lot. Tout au plus, peut-on assurer que l’endémisme poussé de ces espèces,
joint à une morphologie très primitive pour des Bauhinieae, et même pour
des Légumineuses, plaide pour une grande ancienneté de ce taxon.
Par ailleurs, les caractères les plus primitifs de type foliaire se rencon¬
trent en Indo-Malaisie, alors que les espèces malgache et africaine ont des
traits plus évolués, témoignant d’une défoliarisation apicale. On peut ainsi
penser que le point de départ phylogénique de ce taxon se situe vers
l’extrémité Est de son aire actuelle.
B. LE TYPE n (Carte 2)
Quelques Bauhinia, Griffonia simplicifolia (Vahl) Baill. et Cercis
reniformis S. Wats. y appartiennent.
Deux de ces Bauhinia sont originaires des États d’Espirito Santo et
1. Piliosligma Hochst. est nom. cons. prop. contre Elayuna Raf.
Source : MNHN, Paris
— 263 —
de Sâo Paulo, au Brésil : B. Maximiliani Benth. et B. smilacina Steud.
Quatre autres proviennent du vieux socle guyanais (Guyanes, Amazonie
brésilienne du Roraïma, « Amazonas » du Venezuela) : B. caudigera Blacke,
B. Kunlhiana Vog., B. Poileauana Vog. et B. rulilans Spruce ex Benth.
in Mart. Ces 6 espèces possèdent 10 étamines; au contraire, d’autres
Bauhinia du même type II n’en ont que 3. Ce sont des plantes asiatiques :
B. Bonii Gagnep. in Lee., B. calycina Pierre ex Gagnep. in Lee. et Finet,
B. cardinalis Pierre ex Gagnep. in Lee., B. Pierrei Gagnep. in Lee. et
B. sp. (Eberhardt 3223 et Cavalerie 3678). Nous avons déjà noté que le
B. cf. Championii Benth. (Bodinier 870) faisait transition entre ce type
et le type IV A. Tous ces Bauhinia s’étendent du Sud de la Chine (Kouang
Toung, Kouang Si, Yun Nan) au Vietnam Sud.
Griffonia simplicifolia Baill. existe du Liberia (Ganta près du massif
du Nimba) au Sud du Gabon (Tchibanga), restant assez proche du littoral.
Cercis reniformis S. Wats. va de l’Arizona au Mexique du Nord où
on le nomme souvent C. texensis Sarg.
Le type II se rencontre donc suivant une aire particulièrement
disjointe, asiatique, africaine, américaine (carte 2). Au contraire du type I,
où l’on peut concevoir facilement un « track », il faudrait ici faire des hypo¬
thèses très hardies pour ramener ces localisations à une aire unique. Ceci,
joint à la différence remarquable du nombre d’étamines des Bauhinia, et
au fait que trois genres (définis d’après des caractères floraux) soient
concernés, nous incite à penser qu’il s’agit bien d’aires distinctes, de lieux
de « création » séparés. Cette opinion implique, évidemment, que la réali¬
sation du type II aurait été possible plusieurs fois au cours de l’évolution
des Bauhinieae. Nous reviendrons sur ce point dans la troisième partie,
mais remarquons dès maintenant qu’il ne s’agit en fait que de l’avorte¬
ment total d’un appendice caduc, lui-même résultat de la disparition
partielle d’une foliole primitive terminale. Morphologiquement, ceci n’a
rien de surprenant.
C. LE TYPE III (Carie 1)
C’est une banalité que d’évoquer la discontinuité de l’aire du genre
Cercis. Aussi avons nous été assez étonné de ne trouver, dans aucun des
ouvrages que nous avons consulté, une carte de cette répartition. Il est
vrai que ce genre est très fréquemment cultivé et qu’il est souvent difficile
d’assigner une limite précise à son aire spontanée. C’est ainsi que ces
plantes sont cultivées dans de très nombreux jardins au Japon, alors qu’il
semble bien qu’elles ne soient pas spontanées dans cet archipel. De même,
il est délicat de tracer l’aire de Cercis Siliquastrum L., souvent naturalisé ou
subspontané. Nous avons été plutôt restrictif pour la carte que nous
présentons, nous limitant aux territoires où les espèces semblent vrai¬
ment spontanées.
Cercis chinensis Bunge s’étend de la Corée aux contreforts orientaux
du Thibet. Au nord, il s’arrête vers le Nan Chan et au Sud, au Yun Nan.
Source : MNHN, Paris
— 264 —
C. racemosa Oliv. se rencontre dans le Tseu Tchouan, à la limite ouest de
C. chinensis. Par C. Griffilhii Boiss., du Cachemire, on passe à C. Siliquas-
Irum L. que nous pensons originaire d'Iran, d’Asie Mineure et de Grèce.
En Amérique du Nord, on trouve C. canadensis L. de la région des grands
lacs jusqu’au Texas où il est relayé par C. reniformis S. Wats., du type II.
Cette absence d’appendice caduc, chez C. reniformis, correspond à la
position marginale occupée par cette dernière espèce. Par ailleurs, nous
avions signalé les différences des diamètres respectifs des nervures basales
et médiane. Nous voyons maintenant que c’est un trait géographique,
paraissant à valeur évolutive. La prédominance des nervures basales sur
la médiane (C. canadensis L. et C. reniformis S. Wats.) témoigne d’une
tendance à la défoliarisation apicale que nous avons tout lieu de tenir pour
un caractère très évolué (Cusset 1965). Nous en conclurons donc que les
taxa américains de ce genre sont plus évolués que les plantes asiatiques et
européenne. Le berceau de ce genre paraît alors être l’Asie extrême-
orientale. Dans cette région on a décrit quelques « espèces » (C. Chingii
Chun, C. Chuniana Metcalf, C. glabra Pampanini, C. pauciflora Li,
C. yunnanensis Hu et Cheng) qui témoignent du polymorphisme de
C. chinensis Bunge, et, semble-t-il, de son ancienneté.
Cercis reniformis S. Wats. sans appendice caduc, serait alors le terme
le plus évolué des Cercis, et la disparition de l’appendice caduc, consé¬
quence elle aussi, de la défoliarisation basipète, apparaît comme secon¬
daire. Soulignons que cette opinion est en parfait accord avec ce que l’on
sait de l’évolution de la feuille du type Dicotylédone. De nombreux auteurs
ont bien marqué le caractère basipète de la foliarisation, au cours de
l’évolution. Il ne semble pas anormal que cette foliarisation (« l’hyper-
foliarisation » au sens de Cusset 1965), dans un stade ultérieur de la phylo¬
genèse, dépasse en quelque sorte la feuille primitive. On constatera, dans
cet ordre d'idée, la remarquable défoliarisation apicale de la feuille de
Lalhyrus Ochrus (L.) DC., dont le pétiole est très foliarisé — au point
d’avoir parfois été décrit comme « feuille » (« feuilles inférieures et
moyennes simples, entières, ovales-oblongues décurrentes,... » Coste,
Flore de France, 1 : 396). Le même fait se retrouve dans des espèces voi¬
sines (L. Clymenum L., L. arliculalus L., L. syluestris L.) ou dans des genres
voisins (Sparlium, Scorpiurus,...) pour ne citer que des Légumineuses.
D. LE TYPE IV
1. Le sous-type A (Carte 3)
Rappelons que ce sont les Bauhinieae à feuilles « entières » munies
d’un appendice caduc.
a) Bauhinia :
En Asie et en Indonésie, les espèces de ce type sont réparties du Fou
Kien et du Kouang Si à l’Indo-Malaisie. A l’Ouest, elles atteignent la
Thaïlande et Java, et, à l’Est, les Philippines. Il est remarquable de cons-
Source : MNHN, Paris
Ca r \e A
AiRE DU TYPE IV B
Carte 3. — Aire des Bauhinieae de type foliaire IV A. — Carte 4. — Aire des Bauhinieae de
type foliaire IV B. On remarquera qu'en Afrique, au N.-O. du trait blanc, il s'agit du
genre Piliosligma, et, au S.-E. de ce trait, du genre Bauhinia.
Source : MNHN, Paris
— 266 —
tater que c’est dans cette aire partielle que le pourcentage des feuilles de
ce type est le plus fort (environ un tiers du total).
Les cinq espèces américaines se rencontrent dans le Bassin amazonien,
allant au Sud jusqu’à l’État de Minas Gérais et, au Nord, dans l’Ama-
zonas vénézuélienne.
A Madagascar, une espèce a des feuilles de ce type, et, en Afrique,
trois Bauhinia prennent en écharpe ce continent au Sud de l’Équateur :
B. garipensis E. Mey., du Natal et de la Tanzanie au Congo ex-belge et à
l’Angola, B. fassoglensis Kotschy ex Schweinf., en Éthiopie, Zambie,
Bechouanaland et Angola, et B. Gossweileri Bak. f. s’étendant du Gabon
à l’Angola. Il nous faut faire remarquer ici que B. Gossweileri a assez fré¬
quemment une feuille émarginée, l’appendice caduc étant inséré dans
l’échancrure. Ce caractère est exceptionnel chez B. fassoglensis et nous ne
l’avons pas rencontré chez B. garipensis.
On rencontre également quelques feuilles émarginées chez B. ferru-
ginea Roxb., du Nord de l’Indochine au Pakistan oriental, dans la var.
javanica Back. de B. Finlaysoniana et dans B. Williamsii F. Muell. du
Sud de la Nouvelle Guinée.
On notera que ces feuilles émarginées, que l’on peut considérer comme
une étape de transition vers le sous-type B (à feuille « bilobée »), se rencon¬
trent aux limites de l’aire du sous-type A. Il paraît donc bien que l’on peut
affirmer qu’il s’agit d’un caractère évolutif. En Afrique la migration se
se serait faite du Sud-Est vers le Nord-Ouest. Cette hypothèse est pleine¬
ment en accord avec la grande importance relative des feuilles de ce type
IV A dans l’Asie du Sud-Est et l’Indonésie.
b) Griffonia :
La feuille des Griffonia n’est pas très différente de celles des Bauhinia
que nous venons de voir. Il faut remarquer que l’aire des Griffonia s’étend
du Liberia à l’Angola, aire décalée vers le Nord-Ouest par rapport à celle
des Bauhinia du même type foliaire. La plupart des échantillons de
Griffonia simplicifolia Baill. ne possèdent pas d’appendice caduc. Corréla¬
tivement, cette espèce est celle située plus au Nord-Ouest que les Bauhinia
du même type foliaire. Dans ce cas l’absence d’appendice caduc c’est-à-dire
le passage au type II, apparaît être un caractère évolué, ce qui concorde
avec ce que nous avons vu à propos des Cercis.
2. Le sous-type B (Carte 4)
Les feuilles « bilobées » à appendice caduc constituent l’écrasante
majorité des feuilles des Bauhinieae. On les rencontre dans les genres
Bauhinia et Piliosligma Hochst.
Ce type foliaire couvre une grande partie de l’Asie du Sud et de l’Est.
Au Nord, il atteint l’Ile de Hondo avec B. japonica Maxim., et monte sur
les premiers contreforts de l’Himalaya au niveau du Pakistan oriental
avec B. retusa Roxb. non Poir. Aj l’Ouest la variété glabrala Oliv. de B.
tomentosa L. se rencontre à Mascate et Oman ainsi qu’en Arabie du Sud
Source : MNHN, Paris
— 267 —
où elle semble bien spontanée. En Malaisie, ce type correspond à certains
Bauhinia, Phanera et Lasiobema au sens de De Wit.
L’anatomie pétiolaire de B. japonica Maxim., plante qui atteint 40°
lat. N., n’est pas entièrement semblable à celle des autres Bauhinia de ce
type et correspond plutôt à celle des Griffonia (Watari). Cette structure
évoluée permet de s’interroger sur les liens qui unissent ces deux genres,
et laisse supposer que B. japonica, seule espèce dont l’emplacement géogra¬
phique permet de penser qu'elle a suivi une migration Sud-Nord, occupe
une position originale dans la phylogénie des Bauhinia.
A Madagascar, B. Grevei Drake, B. Ilildebrandlii Vatke et B. porosa
Boiv. ex Baill. sont du type IV B. Sa répartition en Afrique est très intéres¬
sante. Tout d’abord, il faut négliger de nombreuses espèces cultivées et
souvent introduites (B. acuminala L., B. anguina Roxb., B. corymbosa
Roxb., B. monandra Kurz, B. picta DC., B. purpurea L., B. lomentosa L.
et B. varie gala L.). De même, il convient de mettre à part B. rufescens
Lam., type de transition entre les sous-types B et C. Restent sept espèces
du Sud-Est africain (B. Galpinii N.E. Br., B. Kirkii Oliv., B. macrantha
Oliv., B. mucora Bolle in Peters., B. nalalensis Oliv. in Hook., B. parvifolia
Hochst. ex Field. et Gardn., et B. wiluensis Harms in Engl.) et quatre
« espèces » d’Éthiopie, qui semblent n’être guère que des sous-espèces des
plantes précédentes (B. Farec Desv., B. Buscalionii Mattéi, B. Ellenbeckii
Harms et B. argenlea Chiov.).
Au contraire, c’est principalement au Nord de cette aire que l’on
rencontre Piliostigma reticulalum (DC.) Hochst. et B. Thonningii (Schum.)
Milne-Redhead. On sait que les Piliostigma diffèrent des Bauhinia, essen¬
tiellement, par leur dioecie. Il ne faut cependant pas oublier que ces deux
espèces africaines ne forment qu’une partie de ce genre, où on doit égale¬
ment placer P. malabaricum Benth. in Miq. et P. racemosum Benth. in
Miq., plantes s’étendant des Indes à la Malaisie et à l’Australie du Nord.
Par ailleurs nous avons déjà noté que B. rufescens Lam. peut être
considéré comme faisant transition entre les sous-types B et C du
type IV. C’est la seule espèce africaine où nous ayons trouvé ce caractère.
Corrélativement, c’est la seule espèce répandue dans la partie Nord-Ouest
(de la Mauritanie au Tchad) de l’aire spontanée africaine des Bauhinia.
Nous pouvons alors penser que la feuille « bifoliolée » est plus évoluée que la
feuille « bilobée », dans ce genre.
On doit rapprocher cette répartition des Bauhinia africains de celle
qu’a décrite Aubréville (1956) à propos des Eu-Caesalpinieae pour
lesquelles cet auteur a mis en évidence « une disjonction ouest-africaine ».
On remarque le même phénomène pour les Bauhinieae, ce qui autorise à
s’interroger sur les rapports de ces deux tribus, et notamment sur une
possible migration commune.
En Amérique du Sud, ce type est également assez répandu. Au Sud-
Est, il atteint le Nord de l’Argentine et l’Uruguay avec B. candicans Benth.
in Mart., et, au Sud-Ouest, le Pérou avec B. larapolensis Benth. ex Mac
Bride. Il faut remarquer que cette dernière espèce provient des contreforts
de la Cordillera Azul, voisine de l’Amazonie, et que les Bauhinia de ce
Source : MNHN, Paris
Ca rt <? 5
Carte 6
AiRE DES CONNARACÉES
Carte 5. — Aire des Bauhinia de type foliaire IV C. Par comparaison avec la carte 3, on appré¬
ciera la ■ marche vers l'Ouest > des Bauhinieae, au cours de leur évolution morphologique,
Connaracées, d’après Van Steenis (1962), pour comparaisons avec les trois cartes pré¬
cédentes.
Source : MMHN, Paris
— 269 —
type n’atteignent la Côte Pacifique qu’au niveau de la Colombie. Au Nord
sept ou huit espèces dépassent de peu le tropique du Cancer, au Mexique.
3. Le sous-type C (Carte 5)
Nous avons ainsi désigné les Bauhinieae à feuilles « bifoliolées », qui
comprennent une vingtaine de Bauhinia.
En Asie, nous rencontrons quatre espèces, du Kouei Tchéou et du
Nan Chang au Nord de la Thaïlande. Trois espèces de ce type existent en
Malaisie, atteignant le Sud de la Nouvelle Guinée. En Australie, trois
Bauhinia appartiennent à ce type (B. Cunninghamii Benth., B. Carronii
F. Muell. et B. binata Blanco var. puberula Benth.).
Deux espèces malgaches ont des feuilles de ce type : B. Grandidieri
Baill. et B. Pervilleana Baill. En Afrique, en plus de B. rufescens Lam.,
B. Exellii Torre et Hillcoat, endémique du Rio Chiumbe, en Angola, près
de la limite Sud-Ouest des Bauhinia africains, peut être rangé dans cette
catégorie.
En Amérique, ce type foliaire atteint, au Nord, le Mexique avec
B. Bruyonii (Britt. et Rose) Stendl. et, au Sud-Est, le Nord du Brésil par
B. splendens H.B.K. et B. ienella Benth. in Mart. Au Sud-Ouest, il ne
dépasse pas le centre du Pérou, avec B. maculala Tenore.
L’aire de ce type foliaire est évidemment très disjointe. Cependant,
il est facile de remarquer, en comparant les cartes 4 et 5, que chacune des
aires partielles est incluse ou est limitrophe de l’aire du type IV B. Il n’y
certainement pas là un fait du hasard.
E. LES TYPES V, VI ET VU (Carte 1)
Le type V n’est représenté que par la feuille à structure exceptionnelle
de Bauhinia smilacifolia Burch. ex Benth. in Mart. Cette plante est endé¬
mique de l’État de Goïas, au Brésil.
Le type VI, celui de la feuille de B. cinnamomea DC., se rencontre en
Guyanes française et hollandaise et probablement en Amazonie brésilienne.
Le type VII correspond aux feuilles de quatre espèces amazoniennes
de la région d’entre Rio Negro et Rio Branco.
F. CONCLUSIONS PHYTOGÉOGRAPHIQUES
Le genre Cercis a une aire disjointe, voisine du tropique du Cancer,
la plus au Nord de celle des Bauhinieae. Les espèces les plus primitives
sont asiatiques, les plus évoluées, américaines. Nous considérerons que
ce genre a subi, à partir de la Chine méridionale continentale (il n’existe
pas à Taïwan) une migration jalonnée par les témoins C. Gri/fdhii Boiss.
et C. Siliquaslrum L., jusqu’en Amérique du Nord, atteignant le Mexique
au point le plus avancé (actuellement) de sa migration.
Le genre Gigasiphon a également une aire disjointe avec des espèces
Source : MNHN, Paris
— 270 —
étroitement endémiques, à caractère relictuel. La plus primitive d’entre
elles semble être G. dolichocalyx (Merr.) De Wit, des Philippines, et la
plus évoluée (relativement) l’espèce africaine. Là aussi, il faut envisager
une migration vers l’Ouest, à partir d’une origine voisine de la mer de
Chine, migration proche du tropique du Capricorne.
Les Bauhinia du type IV A, à feuille entière avec un appendice
caduc, s’étendent aussi sur trois continents. Nous avons déjà souligné
qu’un tiers environ des espèces indo-malaises appartiennent à ce type.
D’autre part, si l’on remarque où sont situés les types de transition avec
les Bauhinia du type IV B, plus évolués, il faut envisager une évolution
allant de l’Est vers l’Ouest. Ajoutons que les Bauhinia de Poulo-Pinang
(et B. Finlaysoniana à Java) sont de ce type, qui existe également à
Madagascar (B. madagascariensis Desv. et B. sp. (Randrianavalo
2170 et Rakotovao 5777). Peut être faut-il voir là les vestiges d’une
migration qui aurait traversée d’Est en Ouest l’Océan Indien, ou qui se
serait effectuée sur un territoire plus ou moins en connection avec les
actuels Madagascar et Indonésie. Sont favorables à cette hypothèse,
l’exemple de la route certainement suivie par les Gigasiphon, et la plus
grande différenciation foliaire des Bauhinia africains de type IV A de
l’Ouest Africain par rapport à ceux du Sud-Est africain (présence de
feuilles émarginées, transition probable vers le type IV B). De plus la
diversité foliaire des Bauhinia malgaches laisse penser que la Grande
Ile est depuis longtemps un lieu de différenciation de ce genre.
Furon, à propos de l’origine du peuplement de Madagascar, a
montré que « Madagascar s’étendait davantage à l’Est » alors que toute
communication devient impossible à partir du Crétacé supérieur » avec
l’Inde, et que « toutes relations éventuelles avec l’Australie sont impos¬
sibles ». Il n'est pas sans intérêt de remarquer que les voies de migration
probables des Bauhinieae (Carte 7) suggèrent des liens avec Java et
l’Indonésie, non avec l’Inde ou l’Australie.
En ce qui concerne les espèces américaines, l’absence de types
foliaires primitifs sur la côte pacifique, et leur présence (en grande abon¬
dance) sur la côte atlantique, apporte de très fortes probabilités en faveur
d’une migration atlantique.
L’aire des Bauhinia du type IV B paraît provenir d’une extension
de l’aire des Bauhinia du type IV A, extension jalonnée par les types de
transition dont nous avons parlé. Cela ne semble faire aucun doute en
Asie et en Amérique, cela est moins certain en ce qui concerne l’Afrique.
En effet, en Éthiopie, des espèces « endémiques » se rencontrent avec
B. tomenlosa L. var glabrala Oliv. du Sud de la Péninsule arabique.
Cependant leurs affinités sont très nettement avec les Bauhinia africains
dont l’aire est un peu plus au Sud (à tel point que des mises en synonymie
seraient sans doute nécessaires), alors que les affinités de B. tomentosa
L. var. glabrata Oliv. sont bien évidemment surtout avec B. tomenlosa
L. var. tomentosa. Ce dernier taxon, qui existe jusqu’en Chine, est très
certainement spontané en Asie du Sud (Indes...) alors qu’il est fréquem¬
ment cultivé ailleurs (dans un but ornemental, et, autrefois, comme plante
Source : MNHN, Paris
à usage religieux). Il nous semble falloir admettre que l’Éthiopie est,
non un lieu de passage au cours d’une migration, mais un lieu de rencontre
de deux courants, l’un venant de l’Asie du Sud, et l’autre du Sud-Est de
l’Afrique. On notera que le même phénomène se manifeste au Mexique
avec la rencontre de Cercis reniformis S. Wats. venant du Nord, et des
Bauhinia venant du Sud.
Dans le même type foliaire on rencontre également les Piliostigma
genre peu caractérisé (souvent placé en sous-genre de Bauhinia). Ces
plantes, dioïques, ce qui est un caractère plus évolué que l’hermaphrodi¬
tisme des Bauhinia (sensu stricto), se manifestent en une aire disjointe.
On remarque que cette aire est contiguë de l’aire des Bauhinia qui ont
le même type foliaire. Il semble que ce soit un argument pour placer à
ce niveau d’évolution les liens incontestables qui unissent ces deux taxa.
Le mécanisme de leur filiation étant très vraisemblablement le classique
passage de l’hermaphroditisme à la dioecie, les Piliostigma nous apparais¬
sent dérivés des Bauhinia du type IV B.
Les Bauhinia du type IV C ont une aire très disjointe (Amérique,
Asie, Afrique, Australie). En Afrique deux aires partielles, celle de B. rufes-
cens Lam. (à vrai dire type de transition) et celle de B. Exellii Torr. et
Hillc. En Amérique, ce sont les seuls à atteindre la Côte Pacifique au-delà
de l’obstacle de la Cordillière des Andes. En Australie, ce sont les seuls
Bauhinia. Deux remarques s’imposent : ces aires partielles résultent
d’une extension des aires partielles du type IV B, ou sont incluses dans
ces dernières. D’autre part, on remarquera que les Bauhinia asiatiques,
indonésiens et australiens du type IV C ont dix étamines (genres Bracteo-
lanlhus et Lgsiphyllum de De Wit) ou trois étamines ( Phanera sect.
Biporina de cet auteur). Il est difficile de ne pas faire le rapprochement
avec ce que nous avions vu à propos des Bauhinia de type II, lui aussi
très évolué.
Les feuilles de ce dernier type se rencontrent, pour leur part, chez
les Bauhinia, les Griffonia et les Cercis. En ce qui concerne les Bauhinia
faire de ce type est extrêmement disjointe (Chine du Sud et Moluques,
deux aires brésiliennes éloignées de plus de 2 000 km l’une de l’autre).
Au surplus les espèces asiatiques ont trois étamines et les espèces améri¬
caines dix étamines. Il semble bien y avoir là un exemple de plus « d’évo¬
lution parallèle » au sens de Schnell (1960), la réalisation de ce type II
(par disparition de l’appendice caduc) s’étant produite dans des continents
différents. On doit aussi affirmer, à l’aide des types de transition que nous
avons signalé plus haut, que ce type II provient de plusieurs autres types
foliaires, IV A (le plus souvent), III (Cercis) et VI (Duché 20324).
L’évolution de la feuille des Bauhinieae tend actuellement à la réalisation
de ce type (qui fournit une feuille « pseudo-simple »).
Les Bauhinia des types V, VI et VII, peu nombreux, ont des aires
incluses à l’intérieur de l’aire américaine des Bauhinia du type IV A.
En Afrique, l’évolution de cette tribu des Bauhinieae se marque par des
modifications florales conduisant à ce que l’on appelle « d’autres genres »,
dans une taxinomie essentiellement basée sur la fleur. En Amérique,
Source : MNHN, Paris
— 272 —
c’est sur les feuilles que porte surtout l’évolution, feuilles qui se trans¬
forment dans des directions très particulières, et très caractéristiques. On
peut se demander si une taxinomie non exclusivement florale n’y trouve¬
rait pas de quoi classer ces plantes dans de « nouveaux genres ».
Il est intéressant de constater que les cartes 3 et 4, qui montrent
Carte 7. — Principales voies de migrations des Bauhinieae au cours des temps. Les deux voies
principales (au Nord, Cercis, et au Sud, Bauhinia) sont marquées plus fortement. On notera
leur origine voisine, et leur parallélisme avec l'équateur, dans l'hypothèse d'un pâle Nord
situé à 70» lat., 170» long. E.
l’aire des types foliaires IV A et IV B sont très semblables à la carte 6,
d’après Van Steenis, de l’aire des Connaracées. On peut penser, si l’on
considère les Connaracées comme des Proto-Légumineuses, que les plantes
ancestrales qui ont conduit aux Légumineuses actuelles, ont peut-être
existé en Asie du Sud-Est.
La carte 7, qui traduit les résultats de notre étude, semble, en effet,
placer là l’origine des voies de migration des Bauhinieae. On ne manquera
pas, en se rapportant aux figures 9, 10, 11, 12 et 13 d’AuBRÉviLLE (1962),
de constater la remarquable correspondance entre les grands axes de migra¬
tion des Bauhinieae et les positions de l’équateur dans l’hypothèse d’un
déplacement des pôles. On note que le passage Asie-Afrique-Amérique,
aussi bien pour les Cercis que pour les Bauhinia correspond à un pôle
Nord situé vers 70° lat., 170° long. E. (Carte 7). Aubréville (1949) a
montré que cette position permet de tracer une esquisse vraisemblable
de la distribution de la flore africaine. Par contre, cette position hypothé-
Source : MNHN, Paris
— 273 —
tique des pôles ne s’accorde pas pleinement avec la répartition des Bauhi¬
nia d’Amérique du Sud. Mais si l’on veut bien se rapporter à la figure 13
d’ÂUBRÉviLLE (1962), on sera frappé du fait que les Bauhinia améri¬
cains (morphologiquement les plus évolués) se rencontrent dans les
zones 3, 4, 5 de savanes et de forêts sèches (cartes 1 et 2). Il semble très
probable qu’il n’y a pas là une simple coïncidence, surtout en sachant
que cette figure 13 correspond à l’hypothèse d’un pôle Nord placé à
77°5 lat., 0° long. Ces Bauhinia, plus récents que les autres, sont situés
d’une façon qui correspond à une position plus récente du pôle, dans
l’hypothèse d’un déplacement des pôles.
Aux solides arguments donnés par cet auteur en faveur d’une telle
hypothèse, peuvent être ajoutées les courbes de migration des Bauhinieae.
III. PHYLOGÉNIE DES BAUHINIEAE
A. MÉCANISMES PHYLOGÉNÉTIQUES DE LA FEUILLE
Nous avons déjà signalé un certain nombre de directions phylogéné¬
tiques que semble avoir suivi la feuille des Bauhinieae.
Chez les Cercis, nous avons remarqué, au passage C. canadensis L.
— C. reniformis S. Wats., la suppression progressive de l’appendice caduc.
Nous avons également noté l’importance que prenaient peu à peu les ner¬
vures basales par rapport à la nervure médiane qui cessait d’être prédo¬
minante.
Chez les Griffonia, on retrouve un phénomène tout à fait compa¬
rable avec le passage de la feuille penninervée à la feuille à nervures
basales importantes, atteignant les 2/3 de la longueur du limbe. D’autre
part, il est certain que la plupart des exsiccala de G. simplicifolia Baill.
ne possèdent pas d’appendice caduc. Là aussi, il y a disparition progres¬
sive de la partie terminale.
Bien que les Bauhinia de la section Gigasiphon soient démunis
d’appendice caduc, on rencontre également une prépondérance relative
des nervures basales dans les espèces les plus évoluées. Par ailleurs, le
mucron (véritable) de cette section devient nettement plus allongé dans
les plantes africaines que dans les espèces indo-malaises.
Pour les autres Bauhinia, on doit remarquer, à l’aide des types de
transition dont nous avons souligné l’existence, la tendance, d’une part,
à la disparition de l’appendice caduc, et, d’autre part, la possibilité d’une
inhibition apicale plus importante de la feuille bilobée conduisant à des
feuilles « bifoliolées ». Chez Bauhinia smilacifolia Burch. toutes les ner¬
vures sont basales et elles deviennent marginales sur une très grande
partie de leur longueur. Les Bauhinia « tricuspidés » montrent, par com¬
paraison avec les espèces du type IV A, une certaine diminution relative
de leur partie distale réduite à l’appendice caduc et à l’entourage de deux
nervures latérales issues de la médiane.
Il convient de souligner nettement que l’on peut attribuer toutes
Source : MNHN, Paris
— 274 —
ces directions phylogénétiques, divergentes à première vue, à un seul
et unique facteur, une défoliarisation apicale progressive. Disons qu’il
semble ne s’agir là que d’une exagération de la tendance basipète de
« l'hyperfoliarisation », visible seulement dans des feuilles déjà bien
évoluées.
Les résultats que nous avions déduits, à propos des feuilles, de
considérations purement phytogéographiques sont corroborés par les
rapprochements que l’on peut faire avec des critères plus usuels (port
arborescent ou lianescent,...). Nous exposerons ailleurs qu’ils sont éga¬
lement confirmés par les résultats anatomiques, ontogéniques et térato¬
logiques.
B. PHYLOGÉNIE DES BAUHINIEAE
D’après les résultats que nous avons donnés auparavant, il est très
possible de retracer certains traits de l’évolution des Bauhinieae. Cepen¬
dant, il nous faudra laisser une large part d’hypothèse en ce qui concerne
l’origine des Bauhinieae. Nous avions, en effet, espéré rencontrer dans
les faits paléontologiques des indications sur ce point. Il faut, malheu¬
reusement, noter que les paléobotanistes s’en sont tenus aux types
foliaires traditionnellement reconnus, que nous avons regroupés dans
notre type IV. Par ailleurs, il existe de très nombreuses incertitudes sur
ce sujet, voire même quelques inexactitudes flagrantes. C’est ainsi que
Seward (1931) cite l’existence de Bauhinia dans le Crétacé des États-
Unis. Les sources de ce renseignement semblent être des articles de
Berry (1908) et de Cockerell (1909). Le « Bauhinia marylandica » de
Berry n’est certainement pas une Bauhinieae d’après la figure qu’il en
donne. II s’agit d’une empreinte très incomplète avec deux lobes (incom¬
plets) sans trace d’appendice terminal et de nervures pennées. Cocke¬
rell reconnaît, de même, « I thought at first this was a cotylédon » à
propos de son « Bauhinia pseucolyledon ». Sa première opinion nous
semble bien préférable. De même, il est extrêmement douteux que les
« Bauhinia » décrits par Newberry en 1886 et 1896, appartiennent à ce
taxon.
Le seul renseignement que nous puissions supposer de bonne valeur
est celui de Gothan et Weyland (1934), probablement d’après de
Saporta, à propos des Cercis « Die âltesten Formen stammen aus dem
Franzôsischen Untermiozàn », en signalant la présence conjointe de
feuilles et d’un fruit. Il faut remarquer que les Cercis asiatiques se ren¬
contrent dans des zones peu étudiées au point de vue paléobotanique.
L’évolution de ce genre, d’après ce que nous avons vu, semble bien
pouvoir être décrite à partir des Cercis chinois (C. chinensis Bunge,
notamment) pour aboutir au Cercis du Mexique, C. reniformis S. Wats.
Leur voie de migration aurait passé par l’Asie Mineure et l'Europe. On
peut noter que cette opinion repose le problème de la spontanéité du
genre Cercis en France. L’existence d’un indiscutable Cercis en France
dès le début du Néogène plaide en faveur de cette hypothèse.
Source : MNHN, Paris
— 275
Les espèces du genre Gigasiphon n’ont pas une structure foliaire qui
puisse être rattachée à celle des Bauhinia sensu stricto. Cette structure,
leur morphologie florale, leur port, leur endémisme poussé, tout concourt
à leur faire attribuer la qualification de reliques. Leur aire de distribu¬
tion a d’ailleurs des traits profondément originaux. Nous ne pensons donc
pas que l’on puisse les ranger à l’intérieur du genre Bauhinia dont ils
diffèrent plus profondément que le genre Griffonia ne le fait. Aussi
proposons-nous de laisser les Gigasiphon en position générique comme
l’avait fait Drake. Rappelons que nous en excluons B. Gossweileri
Bak. f.
L’hétérogénéité apparente du genre Bauhinia, ainsi délimité, ne
résiste pas à un examen un peu poussé. Nous avons montré que les
Bauhinia à feuilles « bifoliolées » dérivaient des Bauhinia « bilobés » et que
ceux-ci provenaient eux-mêmes des espèces à feuilles du type IV A. Les
Bauhinia à feuilles « entières » sans appendice caduc (notre type II)
résultent très probablement, de deux (ou trois) points de départ, diffé¬
rents mais placés dans les Bauhinia du type IV A. Nous avons déjà
expliqué comment l’appendice caduc de ce type pouvait disparaître.
D’une part, ce type II aurait apparu, en Amérique du Sud, à partir des
espèces du type IV A à 10 étamines, et d’autre part, elles résulteraient,
18
Source : MNHN, Paris
— 276 —
en Asie, d’espèces du type IV A à 3 étamines, c’est-à-dire voisines de
B. Championii Benth.
Les Griffonia, en réalité peu distincts de certains Bauhinia comme
B. Gossweileri, dériveraient également des Bauhinia du type IV A, à
l’extrémité Nord-Ouest de l’aire africaine de ces derniers. Ils seraient en
voie d’évolution vers le type II.
Les Piliosligma, enfin, dont plusieurs auteurs ont souligné la
« grande variabilité des caractères » (Wilczeck, 1952), semblent mani¬
fester l’une des directions actuelles de l’évolution de cette tribu, à partir
des Bauhinia à feuilles du type IV B. Il semble évident que ce toron a
pu apparaître à plusieurs reprises différentes.
Restent les Bauhinia amazoniens des types V, VI, VII, paraissant
résulter de tendances phylogénétiques originales, qui ne se seraient
montrées que dans cette région, à partir des Bauhinia du type IV A.
Cette originalité ne doit pas cacher que le mécanisme évolutif en est
homologue de celui qui a formé les espèces du type IV B, même s’il
est traduit d’une façon différente.
Nous n’avons cependant pas encore examiné quels peuvent être les
types ancestraux des Bauhinieae.
Pour les espèces encore existantes, il nous paraît certain que ce
sont les types I, III et IV A. On peut d’ailleurs retracer (carte 7) les
voies de migration 1 qui les auraient conduits à la conquête d’une surface
importante de la terre. Les autres types se seraient réalisés séparément
dans chaque continent, à partir du type IV A, ou selon des migrations de
peu d’envergure. S’il est possible d’imaginer un prototype commun aux
types III et IV A, feuille à appendice caduc, il ne semble pas que l’on
puisse, sans de très hasardeuses suppositions, en rapprocher les Gigasi-
phon du type I, à feuilles sans appendice caduc. Rappelons, en effet que
dans ce cas, et contrairement à ce qui se passe pour les feuilles du type II,
cette absence d’appendice caduc ne semble pas être un phénomène secon¬
daire. La seule hypothèse que l’on puisse avancer, sans de très lourdes
chances d’erreur, est que le type I dériverait d’un ancêtre qui serait
proche de celui du type III. Les cartes 1 et 7 montrent alors quel aurait
pu être le berceau des espèces de ces deux types, la Chine méridionale et
les régions avoisinantes. Quant au type IV A, la carte 3, de sa répartition,
ne s’oppose aucunement à ce qu’il soit originaire de ce même point.
On peut également s’interroger sur la place éventuelle qu’il con¬
viendrait d’accorder au genre Zenkerella Taub. placé par Taubert dans
les Bauhinieae et mis par Harms dans les Cynomelreae. Il faut, en effet,
faire remarquer que Zenkerella possède comme les Bauhinieae, un ovaire
stipité, caractère inexistant chez Cynomelra. Ce genre Zenkerella (ou
Podogynium) montre des feuilles « unifoliolées », à nervation très semblable
à celle des Bandeiraea, mais dépourvues d’appendice caduc, c’est-à-dire
1. Cependant, d’après Prain (1891), les Iles Keeling ne possèdent aucune Baulii-
nieae. Nous n'avons pas rencontré d’indications moins anciennes sur la flore de cet
archipel. On sait qu’il s’agit d’îles madréporiques d'origine probablement récente.
Source : MNHN, Paris
— 277 —
du type II. Le petit nombre d’ovules (1 à 3) des Zenkerella semblant
devoir leur faire accorder un caractère évolué, et leur aire (carte 2) corres¬
pondant sensiblement à celle des Bauhinia africains du type IV A (carte 3),
il ne semble pas impossible qu’ils en dérivent, par un mécanisme homo¬
logue de celui que nous avons vu créer les Bauhinia du type II, à partir
de ces mêmes Bauhinia du type IV A. Il y aurait certainement lieu de
réexaminer très soigneusement l’anatomie florale des Zenkerella pour
décider de la place à leur attribuer.
En résumé, nous proposons donc le tableau 2 comme retraçant
l’évolution probable des Bauhinieae.
IV. CONCLUSION
Nous ne pouvons, en conclusion, qu’attirer l’attention sur l'intérêt
qu’il peut y avoir à étudier de façon précise les différents types foliaires
d’une même famille, ou d’une même tribu. Trop souvent les morpho¬
logistes semblent se limiter à l’examen de quelques échantillons, jugés
a priori les plus intéressants, ce qui ne paraît pas, dans le cas des Bau¬
hinieae, leur avoir permis de connaître tous les types foliaires de cette
tribu et les intéressantes transitions qu’ils présentent. Par ailleurs, des
détails, même peu visibles ou jugés accessoires, de la structure foliaire
devraient être fournis par les descriptions des systématiciens.
Certes, il n’est pas concevable de fonder une taxinomie sur des
bases uniquement foliaires *, mais les caractères des feuilles, dans cer¬
taines familles tout au moins, peuvent révéler, tout aussi bien que la
structure florale, les liens phylogéniques et la place qu’il convient d’ac¬
corder aux différents taxa.
C’est ainsi que dans le groupe des Bauhinieae où, selon l'expression
de Hutchinson (1964), les caractères floraux sont « rather slender », il
semble bien que les types foliaires puissent aider fortement à la délimi¬
tation des taxa. Ils sont les seuls, vraisemblablement, à permettre de
retracer l’histoire évolutive de cette tribu, et ses déplacements.
Tenant compte du fait que la distinction de certains genres des
Bauhinieae repose presque uniquement sur des caractères foliaires, nous
pensons devoir proposer une vue d’ensemble de cette tribu, telle qu’elle
ressort de l’étude que nous venons de présenter :
TRIBUS BAUHINIEAE DC. Mém. 13. Légumineuses : 470 (1825).
— GRIFFONIA Bâillon.
Syn. : Bandeiraea Welw. ex Benth. et HooK.f. l.c. 1 : 577 (1865).
Type : G. simplici/olia (Vahi. ex DC.) Baili.., l.c. : 197.
Adansonia, Sér. 1, 6 : 188 (1865), non HooK.f. in Benth. et HooK.f., Gen. Plant.
1 : 608 (1865).
1. Voir la tentative faite dans ce sens par Boissier de Sauvages ( Metlwdus
foliorum, 1751).
Source : MNHN, Paris
— 278 —
GERCIS L.
Type : C. Sitiquaslrum [Touhn. ex Ad.] L., l.c.
Sp. Plant, éd. 1 : 374 (1753).
GIGASIPHON Drake del Castillo ex Grandidier.
Type : G. Humblolianum (Baill.) Drake ex Grandidier. l.c. : 88.
Hist. phys. nat. polit. Madagascar, xxx, 1. (I) : 36 (1902) '.
BAUHINIA L.
Type : B. divaricala L.. 1. c.. non Lam., Encycl. 1, 389. nec Mort, ex Steud..
Nomenclalor, éd. 2, 1 : 191 (err. typ. 291).
Sp. Plant., éd. 1 : 374 (1753), em. Drake, l.c.
PILIOSTIGMA Hochst.
Syn. : « Pileosligma •> Index Kew. 2 : 524 (sphalm.)
Type : P. reliculatum (DC.) Hochst., l.c.
Flora. 29: 598 (1846), nom. conserv. propos ., homonymum prias: Elayuna Raf.,
Sylv. Tellur., 145 (1838).
On pourrait, évidemment, fragmenter le genre Bauhinia L. em.
Drake en autant de sections que nous avons reconnu de types foliaires.
Disons bien que cela ne nous semble pas souhaitable. En elfet, il ne
semble pas y avoir, dans ce genre, de correspondance réelle entre l’évo¬
lution de la feuille et celle de la fleur. C’est ainsi que les Bauhinia les plus
évolués au point de vue androcée (la section Casparia Kunth a une seule
étamine) ont des feuilles du type IV B, qui n’est pas très évolué (B.
monandra Kurz, B. porosa Boiv. ex Bâillon). De même, des Bauhinia à
type foliaire évolué (type II ou IV C) peuvent avoir 10 étamines.
Il nous paraît qu’il faut renoncer à pratiquer des coupures qui,
même naturelles au regard d’un critère, seraient arbitraires en ce qui
concerne d’autres caractères. Le genre Bauhinia L. em. Drake, encore
en pleine évolution, cerne une nébuleuse d’espèces entre lesquelles aucune
limite cohérente ne peut être tracée, en l’état actuel de nos connaissances.
Cette conception unitaire du genre Bauhinia L. em. Drake nous
amène à proposer quelques combinaisons nouvelles :
— Bauhinia flava (de Wit) Cusset, comb. nov.
Basionyme : Lasiobema flavum de Wit, Revis. Malavsian Bauhinieae in Reinward-
tia, 3. 4 : 425, fig. 8 (1956).
— Bauhinia Sylvani (de Wit) Cusset, comb. nov.
Basionyme : Phanera Sylvani de Wit, l.c. : 438, fig. 11 (1956).
— Bauhinia audax (de Wit) Cusset, comb. nov.
Basionyme : Phanera audax de Wit, l.c. : 441, fig. 12 (1956).
Syn. : Bauhinia calycina Ridley in J. Roy., sA. Soc. Str. Brit. 61 : 3 (1912),
non Pierre ex Gagnep. in Lec. et Finet, Not. Syst. 2 : 169.
— Bauhinia glabristipes (de Wit) Cusset, comb. nov.
Basionyme : Phanera glabristipes de Wit, l.c. : 442, fig. 13 (1956).
1. La diagnose de Drake étant très insuffisante, nous la précisons comme suit :
GIGASIPHON Drake, valde affinis Bauhinia L. em. Drake, a qua, simul pseudo-mucro-
nis inopibus foliis nervisque in/erioribus hinc el illinc secundariis nervis praedilis. extre¬
mis luis aliis alias non allingenlibus, dif/ert ».
Source : MNHN, Paris
— 279 —
— Bauhinia Hendersonii (de Wit) Cusset, comb. nov.
Basionyme : Phanera Hendersonii de Wit, l.c. : 456 (1956).
— Bauhinia gracillima (de Wit) Cusset, comb. nov.
Basionyme : Phanera gracillima de Wit, l.c. 474 (1956).
— Bauhinia argentea (de Wit) Cusset, comb. nov.
Basionyme : Phanera argenlea de Wit, l.c. : 484 (1956).
— Bauhinia crudiantha (de Wit) Cusset, comb. nov.
Basionyme : Phanera crudiantha de Wit, l.c. : 484 (1956).
— Bauhinia Posthumi (de Wit), Cusset, comb. nov.
Basionyme : Phanera Posthumi de Wit, l.c. : 515 (1956).
— Bauhinia mossamedensis (Torre et Hillcoat) Cusset, comb. nov.
Basionyme : Adenolobus mossamedensis Torre et Hillc., in Bol. Soc. Brot.
sér. 2, 29 : 37 (1955).
Bibliographie Sommaire 1
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1. Les références données ici correspondent aux seuls travaux cités explicitement
dans le texte de cet article. Bien entendu, les Flores ont été consultées, et de nombreux
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Source : MNHN, Paris
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H. C. D. De Wit. — A révision of Malaysian Bauhinieae. — Reinwardtia, 3, 4 : 381-
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Source : MNHN, Paris
UNE SCROPHULARIACÉE CAMEROUNAISE
PEU CONNUE :
ILYSANTHES YAUNDENSIS S. Moore
par A. Raynal
Petite plante de rochers, connue seulement par sa brève description,
l’Ilysanthes yaundensis Spencer Moore (Journ. Bot. 57 : 216 (1919)
s’individualise nettement à l’intérieur du genre; elle n’est affine que d’/.
Welwitschii Engl. (Bot. Jahrb. 23 : 504 (1896) et I. Gossweileri S. Moore
(I. c. : 215), avec qui elle partage toutes ses particularités remarquables.
Il est significatif à cet égard que la récolte camerounaise de Zenker ait
d'abord été déterminée I. Welivitschii par les botanistes berlinois avant
d’être prise pour type d’une nouvelle espèce par Spencer Moore.
C’est une très petite herbe, élégante et ténue, à rosettes vivaces
d’où partent des hampes pauciflores très peu feuillées presque scapiformes.
Les Ilysanthes vivaces sont rares, mais il semble bien que ce type végétatif
ne se trouve, dans le genre, que chez les espèces citées plus haut.
Les feuilles, légèrement grasses, spatulées, entières, un peu pubescentes
sur les marges, mesurent 6-12 mm de long et 1-2 mm de large; densément
groupées, elles forment de petites rosettes fournies qui, lorsqu’elles sont
isolées, prennent un port hémisphérique. Mais une rosette ne reste jamais
longtemps isolée : à l’aisselle des feuilles externes, parfois à l’aisselle
d’une feuille caulinaire inférieure, naissent de jeunes rosettes, et la plante
édifie rapidement un petit tapis dense et ras, partout où le rocher permet
l’accumulation d’un mince substrat humique. Elle se comporte en cela
comme de nombreuses plantes alpines rupestres, qui forment des coussi¬
nets plats de rosettes juxtaposées (Saxifrages, Joubarbes, pour ne citer
que les plus banales). Ce type biologique, si fréquent dans nos montagnes
tempérées, semble beaucoup plus rare sous les tropiques.
De ces rosettes, partent des tiges florifères dressées, filiformes,
4-angulaires, hautes de 4-12 cm, portant des feuilles opposées décussées
généralement réduites (2-5 mm x 0,4-0,6 mm), exceptionnellement plus
grandes (7 mm X 1,7 mm), mais toujours très espacées. Les 1-3 paires
inférieures sont stériles, les supérieures sont bractéales ; la tige se bifurque
parfois au niveau d’un nœud inférieur, mais les ramifications sont toujours
rares (PI. 1:1). Bien que les feuilles bractéales soient opposées, il n’y a
jamais qu’une seule fleur par nœud ; ces fleurs ont une disposition en
zig-zag remarquable : les feuilles florifères sont celles de deux orthostiques
voisines, et, d’un nœud au suivant, les fleurs se trouvent alternativement
sur l’une ou l’autre de ces orthostiques favorisées.
Pédicelles floraux grêles, dressés à l’anthèse, longs de 1-2 cm, sans
Source : MNHN, Paris
— 282 —
bractéoles ; la fleur, longue de plus de 1 cm, se tient dressée, le lobe inférieur
de la corolle largement étalé. Calice étroitement campanulé, long de
4 mm, large de 1,5 mm, à 5 dents triangulaires aiguës longues de 0,6-1 mm
et courtement ciliées, entièrement scarieux sauf une bande vert-rougeâtre
au milieu de chaque sépale. Corolle à tube long de 5 mm, bleu pâle,
violet sur la face adaxiale. Les deux lèvres sont très inégales ; lèvre supé¬
rieure (adaxiale) longue, rabattue horizontalement puis brusquement
redressée, bleu-violet intense, blanche à l’extrémité; sommet terminé
par deux dents aiguës irrégulièrement denticulées. Lèvre inférieure
(abaxiale) étalée, à 3 lobes subégaux, tronqués, irrégulièrement sinués
sur leur marge extérieure, bleu-violet intense, marqués de bleu clair près
de la gorge, où s’insèrent deux staminodes jaune vif dépassant le « casque »
de la lèvre supérieure (PI. 1 : 2, 3, 4).
L’androcée comprend deux étamines fertiles insérées de part et
d’autre de la lèvre supérieure, dans le tube, et les deux staminodes insérés
dans les sinus de la lèvre inférieure. Les étamines fertiles, insérées près
de la gorge de la corolle, sont contenues dans la lèvre supérieure; les
filets courts, plats, courbés, tordus sur eux-mêmes, mettent les anthères,
normalement introrses, en position extrorse dans le bouton. A l’anthèse,
elles reprennent une position normale par basculement. Anthères à deux
loges légèrement inégales portées côte à côte par un connectif élargi,
placées l’une au-dessus de l’autre par la courbure des filets (PI. 1 : 6, 7).
Les deux anthères sont jointes.
Les staminodes, comme toujours chez les Ilysanlhes, comprennent une
partie basale papilleuse d’aspect glandulaire, généralement appelée
appendice, qui porte latéralement un filet relictuel plus ou moins développé
(PI. 1 : 8). Ici, la base papilleuse est bien développée, longue de 1,5 mm
environ, cylindrique, un peu en massue au sommet; elle porte latéralement,
près de son extrémité, un petit bec obtus non papilleux, mais il arrive que
toute trace de filet ait disparu. Vis-à-vis des petits insectes liés à la biologie
florale, ces staminodes jaunes, posés sur une lèvre inférieure bleu-violet et
sous une lèvre supérieure à sommet blanc, ont un rôle attractif évident.
Entre les staminodes, la corolle porte des poils en massue, visqueux, sur
lesquels restent accrochés les grains de pollen. Le stigmate repose sur cette
plage poilue (PI. 1 : 5).
Petit ovaire biloculaire à nombreux ovules, long style courbé, stig¬
mate en entonnoir légèrement bilabié, la lèvre antérieure plus grande;
petit disque cupuliforme à la base.
Le fruit, capsule oblongue-linéaire aiguë au sommet, dépasse le
calice; la déhiscence se fait en deux valves qui s’arquent vers l’extérieur,
laissant apparaître au milieu la lame placentaire qui porte les graines.
Par son appareil végétatif si étrange pour un Ilysanlhes, VI. yaunden-
sis apparaît très proche d’/. Welwilschii et/. Gossweileri (dont il se sépare
toutefois par nombre de caractères mineurs, mais nets). Entre autres, ces
espèces ont en commun les caractères de la section Penlacme Urban (Ber.
Deutsch. Bot. Ges. 2 : 435 (1884) : —calice courtement 5-denté— capsule
Source : MNHN, Paris
Source : MNHN, Paris
— 284 —
ovale (I. Welwilschii) ou oblongue-linéaire (I. yaundensis) — stami-
nodes à appendices épais-glanduliformes et fdets très réduits.
Elles se situent donc sans ambiguïté dans la section Pentacme Urban,
section typiquement africaine. Il faut noter que Engler, lors de la descrip¬
tion originale d’/. Welwilschii, a placé cette espèce dans la section Bonnaya
Urban, position qui me paraît sans fondement.
Il est remarquable que ces trois espèces, si distinctes des autres, se
rattachent à la section des Penlacme qui est elle-même la plus différenciée
des trois sections du genre, et la seule qui soit géographiquement limitée
à un continent.
L’ llysanlhes yaundensis semble bien être endémique du Cameroun
central; il n’est actuellement connu que du triangle Yaoundé — Mésaména
— Nanga-Eboko :
Zenker 1487, Yaoundé, 1897 (Type, BMI); 1489, Yaoundé, 1897 (P!).
Jacques-Félix 2228, Yaoundé, colline de gneiss; colonise la tourbe mouvante des
rochers, oct. 1938 (P!); 4838, Yaoundé, août 1939 (P!).
R. Letouzev 1657, rocher de Bamelap (feuille IGN 1 /200 000 Nanga-Eboko),
14.4.1959 (P!); 4267, 4-5 km SW de Chouam (40 km S de Mésaména), 16.2.1962 (P!).
J. et A. Raynal 9505, Yaoundé, mont Bankolo, 8.2.1963 (PI); 11916, id. loc.,
14.11.1964 (P!).
Écologie et biologie
L’écologie de VI. yaundensis est tout à fait remarquable. Cette plante
croît sur des croupes rocheuses dénudées, des inselbergs, qui émergent
de la forêt dans la partie septentrionale de la zone forestière équatoriale.
Elle y forme de petits tapis, sur un sol humique, d’aspect tourbeux, épais
de 1 à 2 cm.
J’ai pu observer cette espèce à plusieurs reprises sur le Mont Bankolo,
à Yaoundé, où Zenker est monté et d’où, très probablement, vient le
spécimen type. Le Mont Bankolo, colline migmatitique abrupte, a un
sommet dénudé en pain de sucre émoussé, où alternent les pentes rocheuses
nues et les prairies graminéennes. C’est à la partie supérieure des croupes
rocheuses qu’il faut rechercher Vllysanlhes (PI. 2).
Selon le mode d’altération et d’érosion propre aux inselbergs, les pentes
rocheuses, en forme de croupes à pentes plus fortes vers le bas, se desqua¬
ment en écailles parallèles à la surface, qui glissent au bas de la pente.
Le départ d’une écaille laisse à sa partie supérieure un microsurplomb,
haut de y 2 à quelques cm, à l’abri duquel s’installent rapidement des
mousses, créant une mince couverture poreuse bientôt colonisée par
Y llysanlhes ; il y édifie un tapis qui admet quelques pieds distants d’un
Cyanolis \ et une petite Graminée annuelle ténue, Sporobolus infirmusMez
(PI. 2 : C). Ce petit groupement à llysanlhes dominant semble seul pouvoir
s’accommoder de ces conditions. La plante existe également avec ses
1. Cyanolis sp. : J. et A. Raynal 11 952.
Source : MNHN, Paris
— 285 —
compagnes habituelles, dans les minuscules cuvettes, de 1 à 2 dm de
diamètre, très peu profondes, où quelques gravillons se maintiennent;
cependant, dès que la cuvette est assez profonde pour que l’humus s’y
accumule et pour que l’eau s’y conserve un peu, des Graminées élevées
s’installent et éliminent rapidement l’ Ilysanlhes (PI. 2 : A et B, « îlots à
Loudeliopsis,Scleria, Eragroslis »). Quelques fragments de plaques, entraînés
avec leur sol par l’érosion, peuvent se maintenir quelque temps, un peu
plus bas, accrochés aux aspérités du rocher; mais ces individus ne tardent
pas à périr (PI. 2 : A).
Cependant, le biotope favori de la plante se situe à la partie supérieure
des croupes rocheuses, en limite du tapis graminéen qui s’installe dès que
la pente devient assez faible pour qu’un sol suffisant se maintienne sur
le rocher. Ici, l’ Ilysanlhes forme une frange bien développée qui avance
sur la dalle nue, précédant une ceinture à Eragroslis sp. *, Loudeliopsis
ambiens (K. Schum.) Conert et Scleria melanolricha Hochst. ex A. Rich.
sur sol encore mince, qui passe elle-même à une prairie sommitale à
Loudelia kagerensis (K. Schum.)Hubb. dès que le sol devient plus épais.
C'est dans cette position que V Ilysanlhes trouve les conditions hydriques
les plus favorables : l’eau des pluies est retenue par le sol de la prairie à
Loudelia kagerensis ; elle s’écoule lentement au contact du rocher, et
suinte, longtemps après chaque pluie, en haut de la croupe dénudée où
elle se perd, par évaporation, quelques mètres plus bas. Ce suintement est
apparent au niveau de la ceinture à Loudeliopsis ambiens et Scleria mela¬
nolricha, deux espèces d’ailleurs typiquement hygrophiles, la première
des marais tourbeux et la seconde des marécages sur rochers.
C’est très probablement l’épuisement des suintements le long des
pentes qui explique l’absence d ’Ilysanthes, et leur mort rapide lorsqu’ils
sont entraînés vers le bas des croupes. Pendant la saison des pluies, la
plante demande à être dans un milieu mouillé en permanence; milieu
mouillé, mais parfaitement aéré : elle ne semble pas supporter l’eau qui
stagne, si peu soit-il, dans les creux de rochers.
Cependant, ces suintements sont temporaires; lors des saisons sèches,
brèves mais bien marquées dans ces régions, ils disparaissent, et la mince
pellicule humique couverte de rosettes se dessèche sévèrement sous l’influ¬
ence de réchauffement des surfaces rocheuses et de l’ensoleillement intense.
Les rosettes, devenues rouge sombre, se flétrissent, et résistent ainsi, en
vie ralentie, à l’extrême aridité édaphique temporaire de ces milieux.
Dès le retour des pluies, la plante reprend son activité avec une
rapidité d’espèce reviviscente ; dans ces milieux régulièrement alimentés
en eau par les suintements, elle croît rapidement et se comporte en hygro-
phile; c’est avant tout une plante des suintements sur dalles, cas parti¬
culier des marécages temporaires sur rochers, où l’eau, très pure, est
abondante pendant les pluies, mais ne séjourne jamais.
La biologie de l’ Ilysanlhes yaundensis montre un antagonisme net :
bien que capable de supporter l’extrême sécheresse des dalles nues expo-
1. Eragroslis sp. : J. et A. Raynal 11 918.
Source : MNHN, Paris
Source : MNHN, Paris
— 287 —
sées au soleil, cette espèce mène une vie active d’hygrophyte. Sa phéno-
logie vient confirmer ce fait : comme la plupart des plantes de marais
temporaires, elle fleurit à la fin de la saison des pluies; mes observations
dans la nature, complétées par l’étude des spécimens d’herbier, montrent
deux époques de floraison par an (nous sommes à cette latitude sous régime
équatorial) : octobre-novembre et avril-mai, périodes qui correspondent
en effet à la fin des deux saisons humides annuelles.
Essai de culture
Cette petite espèce, aussi jolie qu’intéressante, méritait un essai
d’acclimatation dans les serres européennes, mais son écologie particulière
s’opposait à une culture aisée. Une tentative intéressante a pu être faite
dans les serres de la Faculté des Sciences d’Orsay, grâce à la bienveillance
de M. le Professeur Mangenot et à la compétence de M. Ehrmann.
J’ai récolté des plaques de rosettes en période de repos, faciles à
détacher du rocher avec leur mince couche de sol que le dense feutrage
de racines maintient parfaitement; le transport s’est effectué ainsi avec
un minimum de perturbations. Afin de reconstituer des conditions compa¬
rables aux conditions naturelles, ces plaques ont été posées, sans apport
d’autre sol que la pellicule venue avec les plantes, sur une brique poreuse
à demi immergée dans un bac d’eau de pluie; une constante alimentation
en eau et une parfaite aération du substrat étaient ainsi assurées. Les plan¬
tes ont rapidement repris leur croissance et, placées en pleine lumière,
ont abondamment fleuri. Elles n’ont pas fructifié : une fécondation
croisée (par l’intermédiaire de petits insectes, dans la nature) est très
probablement obligatoire, et l’autofécondation semble impossible.
Malheureusement, après une année de culture satisfaisante, les
Ilysanlhes perdirent de leur vigueur et un grand nombre de rosettes
périrent au cours de l’hiver. Faut-il invoquer le manque de saison de
repos par dessèchement, les jours trop courts, la luminosité trop faible,
pour tenter d’expliquer ces disparitions? D’autres expériences sont encore
nécessaires, et les conditions exactes de culture restent à préciser sur cer¬
tains points. Néanmoins, les quelques rosettes survivantes au printemps
1966 reprennent vigueur et fleurissent actuellement.
L’Ilysanlhes yaundensis est un bon représentant de tout un groupe
d’espèces, à la fois hélio-hygrophiles et résistantes au dessèchement, qui
colonisent les rochers des pays humides; en cela son écologie est parti¬
culièrement intéressante. La morphologie de la fleur, également digne
d’intérêt, place cette espèce dans la section des Penlacme Urban, section
bien définie, représentée par des espèces pour la plupart connues depuis
relativement peu de temps, et jusqu’à présent toutes africaines. Enfin,
son appareil végétatif, exceptionnel dans le genre, donne à cette
élégante petite espèce un attrait particulier.
Source : MNHN, Paris
Source : MNHN, Paris
RECHERCHES
SUR QUELQUES REPRÉSENTANTS TROPICAUX
DE GROUPES VÉGÉTAUX TEMPÉRÉS 1
par G. Lorougnon
On rencontre en Asie du Sud-Est un certain nombre de groupes
végétaux qui font par contre défaut en Afrique tropicale, et paraissent
de ce fait, ne pas appartenir aux vieux fonds floristique tropical : Quercus,
Acer, Carpinus, Cerasus, Pinus, etc... Ces faits, dont on retrouve des
équivalents dans le Nouveau Monde (où le genre Quercus descend jus¬
qu’en Colombie), sont indiscutablement liés aux structures géographi¬
ques, ayant permis des migrations Nord-Sud, — qui n’ont pu se produire
en Afrique, en raison des barrières que constituent la Méditerranée et le
Sahara (cf. A. Aubréville, 1955).
Si la présence de ces groupes en Asie du Sud-Est est effectivement
le résultat de migrations issues de l’Asie tempérée, on peut penser que
certaines particularités de leur structure ont conservé l’empreinte de
cette origine, alors que d’autres caractères morphologiques et anato¬
miques de ces plantes seront au contraire liés à leur habitat actuel.
C’est ce que nous avons recherché chez quelques espèces de Faga-
cées et d’Acéracées provenant des montagnes du Cambodge et du Viet¬
nam 2 . Nous avons effectué des coupes dans le limbe et dans le pétiole
de ces plantes. La structure anatomique des pétioles étant susceptible
de varier suivant le niveau (cf. Petit, Bouygues, Cortesi, A. Camus,
etc.) il importe, afin d’obtenir des termes de comparaison valables,
d’opérer à un niveau constant et caractéristique. A l’exemple de
Cortesi, nous avons donc, contrairement au point de vue de Petit,
choisi comme « coupes caractéristiques » celles pratiquées dans la région
moyenne du pétiole. Pour l’étude des stomates, nous avons utilisé la
méthode à l’acétate de cellulose (dissous dans l’acétone), préconisée par
E. Boureau, — technique qui n’altère pas les spécimens, et fournit un
moulage transparent de la surface de l’épiderme.
1. Résumé d’un travail poursuivi au Laboratoire de Botanique tropicale de la
Faculté des Sciences de Paris, sous la direction du Professeur Schnell.
2. Les spécimens étudiés dans ce travail ont été récoltés par M. Schnell.
Source : MNHN, Paris
290 —
I. ÉTUDE DE QUELQUES FAGACÉES DU SUD-EST ASIATIQUE
Le grand genre Quercus est répandu dans la zone tempérée de
l’Ancien et du Nouveau Monde. Son sous-genre Cyclobalanopsis , par
contre, vit en Asie du Sud-Est et dans les îles malaises. Sa répartition est
ainsi comparable à celle des genres Lithocarpus et Castanopsis.
Quercus kerrii Craib (PI. 1).
Quercus kerrii est un arbre de 7-8 m, à rameaux d’abord sillonnés,
densément fauves veloutés, puis arrondis. Il est connu au Siam et au
Vietnam Sud. Ses feuilles sont lancéolées-subelliptiques, oblongues ou
oblongues-lancéolées, obtuses ou rétuses au sommet, légèrement asymé¬
triques à la base, longues de 10-24 cm., larges de 3-7, 5 cm, à bords dentés.
Elles sont signalées comme tomenteuses sur les deux faces; les spécimens
que nous avons étudiés, sans doute en raison de leur âge, étaient plus
ou moins glabres, sauf la nervure médiane sur sa face inférieure. Ils
provenaient d’une forêt claire à Dipterocarpus luberculalus, vers 300 m
d’altitude, entre Dalat et Phan-Rang.
Les stomates, très nombreux et uniformément répartis sur la face
Source : MNHN, Paris
— 291 —
inférieure, sont subrectangulaires, avec une ostiole à parois fortement
cutinisées. Longs de 17-25 |t et larges de 10-18, ils ont une densité
moyenne de 74 par mm 2 .
Le pétiole, densément couvert de bouquets de poils aigus, possède
un collenchyme sous-épidermique et un parenchyme général riche en
PI. 2. — Quercus selutosa Hickel et A. Camus : A, teuille; B, bourgeon; C, stomates; D. coupe
du pétiole; E, coupe de la nervure médiane.
oursins d’oxalate de calcium. Entouré d’un anneau discontinu de fibres
peu lignifiées, à parois épaisses, l’appareil conducteur comporte un
anneau de faisceaux cribrovasculaires, parmi lesquels deux grands du
côté inférieur et plusieurs petits du côté supérieur. On note de l’oxalate
dans le massif libérien. La région médullaire est constituée de grandes
cellules plus ou moins lignifiées.
De section plan-convexe, la nervure médiane possède un collen¬
chyme sous-épidermique à membranes peu épaissies. Le parenchyme y
19
Source : MNHN, Paris
— 292 —
est très riche en oursins. L’anneau fibreux comprend un grand arc
convexe à la partie inférieure, et un petit arc quasi rectiligne vers le haut.
Il y a deux faisceaux libéro-ligneux.
Le limbe proprement dit possède un épiderme à membranes laté¬
rales épaisses. Il n’y a pas d’hypoderme supérieur. Le tissu palissadique
comporte deux assises, la troisième étant peu individualisée; le paren¬
chyme lacuneux renferme quelques mâcles. L’épiderme inférieur a des
membranes minces et porte quelques poils.
Quercus setulosa Hickel et A. Camus (PI. 2).
Arbre atteignant 25 à 30 m, Q. selulosa a été signalé dans le massif
du Lang Bian (Vietnam) par Poilane. Nos spécimens proviennent d’un
ravin proche de Dalat, dans cette même région.
Assez petites (6 cm sur 3), les feuilles sont assez allongées, un peu
cordées à la base, avec un maximum de largeur vers leur milieu. Au-
dessus de leur tiers inférieur, elles sont munies de dents aiguës.
Les bourgeons, sur les spécimens étudiés, sont petits (5 mm), d’abord
globuleux et à tomentum blanchâtre, puis glabres et allongés. Ils
présentent des écailles étroitement imbriquées.
Le pétiole, muni de poils tecteurs bifides ou trifides, très caducs,
présente un épiderme par endroits interrompu par des formations subé¬
reuses de 3 à 4 assises, un collenchyme sous-épidermique et un parenchyme
général riche en oursins, surtout vers la face supérieure. L’anneau de
sclérenchyme, peu épais, est plus ou moins dissocié; le manchon libéro-
ligneux est continu, subtriangulaire en section, avec de l’oxalate dans
sa partie libérienne; l’anneau ligneux, légèrement ouvert vers le bas,
comprend deux grands massifs latéraux, que coiffe vers le haut un
massif beaucoup plus petit.
La nervure médiane, sensiblement biconvexe, présente un anneau
libéro-ligneux entourant une région médullaire à grandes cellules à
méats. Le tissu palissadique comporte deux assises, et le tissu lacuneux
3 à 4. Il n’y a pas d’hypoderme sous l’épiderme supérieur. Des colonnes
de sclérenchyme donnent de la solidité au limbe.
Quercus lanata Sm. in Wall. (Q. lanuginosa Don) (PI. 3).
Arbre à feuilles et rameaux caractérisés par leur tomentum abondant,
Q. lanata est connu au Vietnam (Nord et Sud), en Thaïlande et en Inde.
Les spécimens que nous avons examinés proviennent de divers points
de la région montagneuse de Dalat (Vietnam), où l’espèce vit dans des
forêts claires.
Ses bourgeons sont petits (4 mm), subglobuleux, à écailles peu nom¬
breuses et larges, couvertes de poils à l’extérieur.
Ses feuilles sont coriaces, oblongues-lancéolées ou elliptiques-
oblongues, aiguës et grossièrement dentées en scie, surtout dans les 2/3
supérieurs.
Source : MNHN, Paris
— 293 —
PI. 8. — tjuercus lanala Sm. : A, feuille; B, bourgeon; C, coupe du pétiole; D, coupe de la ner-
Le pétiole, de section subtriangulaire, porte de nombreux poils
tecteurs effilés, en touffes ou isolés. Les cellules épidermiques sont petites,
à paroi épaisse. Puis viennent 3 ou 4 assises de coilenchyme à petites
cellules, et un parenchyme à grandes cellules. Le sclérenchyme forme un
anneau discontinu, avec des éléments à grand lumen. L’anneau des
faisceaux est largement ouvert vers la face inférieure; le parenchyme
médullaire est développé.
L’épiderme supérieur est formé de cellules très allongées. Les sto¬
mates sont nombreux, sur la face inférieure du limbe, mais paraîtraient
faire défaut sur les nervures; ils sont allongés, subrectangulaires, avec
une densité moyenne de 58 par mm 2 . Le coilenchyme, localisé dans le
voisinage de la nervure médiane, forme 3 assises à son niveau, 2 seulement
ailleurs.
Source : MNHN, Paris
— 294 —
Lithocarpus leiophylla A. Camus (PI. 4).
Arbre généralement petit (2-5 m) à rameaux d’un brun foncé, glabres,
cannelés, couverts de lenticelles. L’espèce est signalée au Cambodge,
notamment dans la montagne de l’Eléphant. Notre spécimen provient
du plateau du mont Bokor (ait. 900-1000 m), dans cette même région.
Les feuilles sont très typiques : presque sessiles, elliptiques, arrondies
ou obtuses au sommet, très coriaces et épaisses, à marge entière, à nervure
médiane saillante sur la face inférieure, les latérales étant peu marquées.
Il s’agit d’une espèce sclérophylle.
De section biconvexe à la base et presque plan-convexe au milieu,
le pétiole possède un épiderme très haut, un hypoderme lignifié, puis
Source : MNHN, Paris
— 295 —
un collenchyme. Le parenchyme général est riche en sclérites à parois
épaisses — isolés ou groupés — et en oursins. L’anneau de sclérenchyme
est épais, plus ou moins discontinu. L’arc libéro-ligneux est morcelé.
Le parenchyme médullaire, de grande taille, renferme des oursins et
des sclérites.
Le limbe possède un épiderme supérieur à cellules très hautes, —
caractère dont A. Camus a souligné qu’il est représentatif des espèces
PI. 5. Castanopsis Pierrei Hance : A, feuille; B, bourgeon; C, stomates; D, coupe du pétiole;
E, coupe de la nervure médiane.
sclérophylles du genre Lithocarpus. Il n’y a pas d’hypoderme, sauf au
voisinage de la nervure médiane. Par contre la cuticule de l’épiderme
est très épaisse. Le tissu palissadique, formé de cellules démesurément
hautes, est très développé et atteint 170 n de hauteur, soit environ le
tiers de l’épaisseur du limbe. Il comprend trois couches de cellules, dont
l’externe est la plus développée. Le tissu lacuneux est très développé.
Les oursins abondent dans tout le mésophylle. Les sclérites, petits, sont
isolés, tantôt groupés. Les cellules de l’épiderme inférieur ont des parois
latérales assez épaisses.
Source : MNHN, Paris
— 296 —
Castanopsis Pierrei Hance (PI. 5).
Le spécimen étudié, qui paraît devoir être rapporté à l’espèce
C. Pierrei, provient d'une forêt dense humide des pentes du mont Bokor
(Cambodge), vers 200 mètres d’altitude.
Les bourgeons sont très petits (2-3 mm), globuleux, à écailles larges
et imbriquées, peu nombreuses.
Les feuilles sont coriaces, mais peu épaisses, subelliptiques-lancéolées,
acuminées, souvent obliques au sommet, entières, très glabres, avec des
nervures latérales ténues et arquées. Les stomates sont allongés, à ostiole
linéaire à disposition régulière sur la face inférieure, avec une densité
de 58 par mm 2 , absents sur la supérieure.
Le pétiole possède un épiderme à membranes un peu épaissies. Il
n’ay a pas d’hypoderme proprement dit; le collenchyme comprend
3 à 4 assises de cellules allongées tangentiellement. Le parenchyme est
riche en oursins. Les faisceaux libéro-ligneux forment deux zones symé¬
triques par rapport au plan médian. Le sclérenchyme constitue deux
arcs coiffant les faisceaux et de nombreux petits massifs surtout dissé¬
minés dans la partie médullaire.
Le limbe présente un épiderme à membranes très épaissies vers
l’extérieur, un hypoderme à 1-2 assises, un tissu palissadique à 3 couches.
Il n’y a pas d’hypoderme du côté inférieur. Le parenchyme foliaire est
riche en oursins. La nervure médiane présente un liber interne, mais il
n’y a pas de parenchyme médullaire.
II. ÉTUDE DE QUELQUES ACÉRACÉES DU SUD-EST ASIATIQUE
La famille des Acéracées, qui comprend près de 200 espèces, groupées
en 2 genres Acer et Dipleronia (ce dernier monospécifique et vivant en
Chine centrale) vit essentiellement dans l’hémisphère Nord, avec, semble-
t-il, deux centres de dispersion, l’un à l’est de ('Himalaya, l’autre en
Europe orientale. Plusieurs espèces vivent dans le Sud-Est asiatique
(Gagnepain, dans la Flore de l’Indochine, en 1950, en mentionne 13);
une espèce (A. niveum BI.) atteint Java et Sumatra. Dans le Nouveau
Monde, les Acer existent du Canada jusqu’au Mexique. Des restes fossiles
ont été trouvés dans les terrains tertiaires des régions arctiques. Pour
Pax, les Acer seraient d’origine arctique.
Acer campbellii Hook. et Th. (PI. 6).
A, campbellii est connu des montagnes d’Indochine, où Pételot
l’a signalé à Fan-Tsi-Pan (Tonkin) vers 2 800 m. Nos spécimens pro¬
viennent de la forêt dense montagnarde du mont Langbian, vers 2 000 m,
où cet arbre est assez abondant. Ils nous ont paru, particulièrement en
raison de leur fruit, devoir être rapportés à cette espèce.
Le limbe est 5-7 palmatilobé, tronqué à la base, à marges dentées
Source : MNHN, Paris
— 297 —
en scie, à lobes triangulaires terminés par un long acumen caudé. Il existe
des domaties constituées par une touffe de poils à la base des nervures
secondaires. Les stomates sont très petits (longs de 10 ja à peine), ellipti¬
ques, à densité de 54 par mm 2 .
Le pétiole, de section sub-elliptique, possède un hypoderme régulier,
un collenchyme abondant, formé de deux zones, un anneau de scléren-
chyme continu, paraissant formé de plusieurs arcs réunis, l’inférieur étant
plus grand et étalé; les faisceaux libéro-ligneux sont jointifs, le plus gros
d’entre eux se trouvant du côté inférieur.
Acer laevigatum Wall. = Acer oblongum Wall. var. laevigatum Vesmael.
Arbre atteignant 20 m et 30 cm de diamètre, A. oblongum var.
laevigatum est connu des montagnes du Vietnam, et de Chine. Nos spéci¬
mens proviennent d’une forêt dense, vers 1 300 m, près de Dalat (Vietnam).
Les feuilles sont entières, oblongues, lancéolées, arrondies ou obtuses
à la base, longuement acuminées aiguës. Les trois nervures basilaires,
— la médiane et deux latérales peu marquées — sont très caractéristiques
et paraissent plaider pour une origine de ce limbe entier à partir de
formes à feuilles lobées. Il existe des domaties en touffes de poils à l’aisselle
des nervures latérales.
Source : MNHN, Paris
— 298 —
Les stomates, très petits (longueur : 15 |t) et localisés sur la face
inférieure, ont une densité de 51 par mm 2 .
De section presque circulaire, avec une échancrure, le pétiole posède
un épiderme à membranes épaisses, un hypoderme d’une assise régulière,
un collenchyme abondant, formé de deux couches, la première à cellules
allongées tangentiellement, l’interne à cellules allongées radialement Le
parenchyme est assez développé. Le sclérenchyme forme un anneau à
contour sinueux. Les faisceaux libéro-ligneux sont logés dans ses conca¬
vités internes. Il y a, dans le parenchyme libérien et dans la moelle, des
cellules sécrétrices.
Dans la nervure médiane, l’épiderme et l’hypoderme ont les mêmes
caractères que dans le pétiole. Le collenchyme est peu développé et forme
deux zones, vers les faces supérieure et inférieure. Le sclérenchyme forme
un anneau continu. Le limbe ne possède qu’une assise palissadique bien
individualisée, la seconde n’étant que peu différenciée. Le tissu lacuneux
est bien développé.
Comme chez l’espèce précédente, l’appareil conducteur du pétiole
présente la « barre de fermeture » (au sens de Bouygues), déjà signalée
par les divers auteurs chez d’autres espèces d’Acer.
CONCLUSIONS
Les espèces étudiées, qui appartiennent à des groupes répandus
dans les pays tempérés, présentent une morphologie foliaire très compa¬
rable à celle des arbres foncièrement tropicaux. Les espèces vivant en
forêt dense humide (Caslanopsis pierrei, Acer campbellii, A. oblongum
var. laevigatum) possèdent de longs acumens comme la chose est courante
pour les espèces vivant dans cette formation ombrophile. Ces acumens
développés font défaut chez les espèces vivant en forêt claire ou en terrain
découvert. Simultanément ces espèces ont des feuilles à cuticule très
développée. Chez Lilhocarpus leiophylla, qui peut vivre sur des escarp-
ments rocheux (comme c’était le cas pour notre spécimen du Bokor), la
feuille, coriace, est obtuse ou arrondie au sommet. Ainsi les genres étudiés
nous ont présenté des espèces appartenant les unes à la flore forestière
humide, les autres à une flore relativement sèche.
Des conclusions intéressantes nous sont également fournies par la
structure des bourgeons. On sait que, dans les flores tropicales, ceux-ci
sont protégés par des dispositifs variés (stipules, indumentum,...), dont
J. Lebrun (1947, p. 407-409) a fait une récapitulation pour les espèces
d’une région du Congo. Par contre les bourgeons à écailles bien différen¬
ciées et relativement nombreuses, paraissent fort peu fréquents chez les
arbres tropicaux.
Les bourgeons, que nous avons pu examiner chez Quercus setulosa et
Q. lanuginosa, présentent une structure comparable à celle des bourgeons
des arbres tempérés, avec de véritables écailles. Ce fait avait déjà été
souligné par T. R. Resvoll chez certains Quercus de Java. Nous pensons,
Source : MNHN, Paris
— 299 —
PI. 7. — Acer laevigatum Wall. : A, feuille, avec les domaties sur la face inférieure; B, une
domatie; C. stomates; D, coupe du pétiole; E, coupe de la nervure médiane.
avec cet auteur, qu’une telle structure pourrait être un caractère atavique,
témoignant de l’origine de ces arbres à partir d’une aire tempérée, — ce
qui d’ailleurs n’exclut pas que les Fagacées aient pu avoir, à une époque
bien plus lointaine, une origine indo-malaise ou pacifique, comme cela
a été envisagé par certains (et notamment par Engler). Ainsi ces repré¬
sentants tropicaux de groupes tempérés présentent à la fois des caractères
liés à leur origine tempérée et des caractères tropicaux liés à leur milieu
tropical actuel.
Bibliographie
Aubréville, A. — La disjonction africaine dans la flore forestière tropicale. C.R. Soc.
Biogéogr. (1955).
Bambacioni-Mezzetti. — Contributo all’anatomia comparata delle Quercc italiane.
Annali di Botanica 10, 2.
Camus, A. — Les Chênes (1936-1954).
Cortesi, R. — Contribution à l’anatomie des pétioles des Acer. Bull. Inst. Bot. gén.
Univ. Genève (1942).
Emberger, L. — Les plantes fossiles dans leurs rapports avec les végétaux vivants
(1944).
Source : MNHN, Paris
— 300 —
Gagnepain, F. — Acéracées, in Lecomte, Flore Générale de l'Indochine. 5 (1931):
Suppl. 1 (1950).
Hickel, R. et Camus, A. — Fagacées, in Lecomte, Fl. Gén. Indochine, 5 (1929-1931).
Lebrun, J. — La végétation de la plaine alluviale au Sud du lac Édouard (1947).
Resvoll, T.R. —- Beschuppten Laubknospen in den immerfeuchten Tropenwaidern
Javas. Flora : 409-420 (1925).
Source : MNHN, Paris
NOTES GYPÉROLOGIQUES :
IV. TROIS CYPERUS AFRICAINS A STYLE INDIVIS
par J. Raynal
En 1959, dans le Bulletin de la Société Botanique de France, M. Ray¬
mond décrivait un « nouveau Cyperus du Sénégal », dont le caractère le
plus marquant était l’existence d’un style indivis, trait que ce Cyperus
Adami M. Raym. partagerait, d’après son auteur, avec seulement trois
autres espèces de ce vaste genre, les C. lapidicolus Kük., C. semilrifidus
Schrad. et C. holostigma Schweinf., tous trois africains.
Cette première affirmation, déjà, nous parut faire état d’une documen¬
tation insuffisante, cause première de la description — superflue, nous
allons le voir — de C. Adami : Kükenthal (auquel se réfère pourtant
M. Raymond) cite (Pflanzenreich IV, 20 : 17 (1936) : “Nur ausnahmsweise
(C. Meeboldii Kük., C. semilrifidus Schrad., C. remoliflorus Kük., C. holo-
ligma Schweinf., C. lapidicolus Kük., C. clavinux C.B. Cl. und Sektion
Anosporum) bleibt der Griffel an der Spitze vôllig oder fast ungeteilt.”
Neuf espèces, donc, et non trois, peuvent présenter ce caractère excep¬
tionnel dans le genre *.
En tête de cette liste figure Cyperus Meeboldii Kük., plante décrite
de l’Inde en 1922, mais indiquée ensuite d’Afrique orientale par Küken¬
thal lui-même (1. c. : 309); puis, et ce sont là des documents qui semblent
avoir manqué aussi à Raymond, cette espèce est citée successivement
par Chermezon (1936), Trochain (1940), et Berhaut (1953, 1954),
du Sénégal, patrie de C. Adami.
Nous avons nous-même récolté en 1960 près de Saint-Louis une plante
répondant parfaitement aux diverses descriptions de Cyperus Meeboldii ;
le type de C. Adami, que nous avons pu ensuite étudier à Paris, s’est
révélé exactement conspécifique de tout le matériel sénégalais connu sous
le nom de C. Meeboldii.
Néanmoins, étant donné l’aire géographique étrange assignée alors
à l’espèce (Deccan, Tanzanie, Sénégal), nous avions différé la publication
de ces observations, préférant au préabable examiner le matériel est-
africain, et surtout le type, de l’Inde. Des différences même faibles mais
constantes, entre ce matériel et les plantes sénégalaises, auraient en effet
pu autoriser le maintien de C. Adami comme taxon ouest-africain distinct.
1. Nous émettrons quelques réserves en ce qui concerne l’indivision du style
chez les Cyperus sect. Anosporum : chez C. nudicaulis Poir. le style est fréquem¬
ment divisé avant l'anthèse, et l’aspect « indivis » pourrait résulter d’une abcission
précoce des stigmates.
Source : MNHN, Paris
— 302 —
Le type de C. Meeboldii, recherché à Berlin, Londres, Kew, Munich,
Wroclaw, n’a pu être retrouvé; il est très vraisemblablement détruit,
et il semble qu’aucun double n’en ait été distribué. L’herbier de Kew
ne contient aucun autre spécimen de l’Inde, et sans doute le type disparu
fut-il la seule récolte jamais effectuée de l’espèce en Asie.
Fort heureusement, les deux autres spécimens vus par Kükenthal
(Peter 10443 et 10734, Tanganyika) existent toujours; nous sommes très
reconnaissant à M. le Directeur du Muséum et du Jardin Botanique de
Berlin d’avoir bien voulu nous prêter ces précieux spécimens, et d’en
avoir même prélevé une part pour en faire don au Muséum de Paris.
Après examen de ce matériel, nous ne pouvons que conclure à leur parfaite
conspécifité avec les spécimens sénégalais, l’ensemble faisant preuve
d’une homogénéité remarquable eu égard à l’éloignement des localités.
Un autre fait très intéressant est la récolte toute récente d’un abon¬
dant lot de C. Meeboldii par notre collègue H. Gillet dans l'Ennedi,
au Tchad. Ce matériel constitue le jalon jusqu’ici manquant entre l’ouest
et l’est de l’Afrique; il devient de plus en plus probable que cette petite
plante, apparaissant fugitivement en pleine saison des pluies dans des
régions alors difficilement accessibles, occupe en réalité une aire plus
continue (de type soudano-deccanien sec = sahélien) du Sénégal à la
Tanzanie, avec, comme beaucoup d’autres espèces, un prolongement
au Deccan. La discontinuité encore apparente de l’aire peut sans doute
être attribuée en grande partie à l’insuffisance des récoltes.
L’hypothèse présentée par Chermezon (1936) de l’introduction au
Sénégal de cette espèce, nous paraît aujourd’hui sans fondement; la
plante, retrouvée maintenant en plusieurs localités, participe d’ailleurs
toujours à la végétation autochtone et non aux groupements anthropo¬
gènes.
Dans ces conditions, bien que d’un point de vue théorique cette solu¬
tion puisse paraître peu satisfaisante, nous proposons comme néotype
de l’espèce l’un des spécimens récoltés par Peter au Tanganyika; nous
choisissons Peter 10734, parce qu’il porte une note autographe de Küken¬
thal ainsi rédigée : « Non est Cyperus reduncus Hochst. ; sed Cyperus
Meeboldii Kükenthal in Fedde Repert. XVIII (1922) p. 345. Cum planta
indica omnino congruit. 18. X. 1930 ».
Bien qu’il puisse paraître hasardeux de s'en remettre à la seule
autorité de Kükenthal qui, assez fréquemment, a réuni sous des noms
identiques des spécimens notablement différents, il nous paraît, dans le
cas présent, tout à fait justifié de choisir ce néotype dans un pays très
éloigné de la patrie de l’holotype; rappelons que de toute façon aucun
autre spécimen n’est connu de l'Inde; enfin, et surtout, la description
originale de Cyperus Meeboldii Kük. est suffisamment détaillée, et s’appli¬
que réellement en tous points au matériel africain (en particulier aux
échantillons de Peter), qui, nous l’avons dit, montre une homogénéité
surprenante pour une aire géographique aussi vaste.
L’espèce n’ayant jamais été figurée, nous avons jugé utile d’en
donner illustration (PI. 1); à noter une inexactitude dans la description
Source : MNHN, Paris
303 —
Source : MNHN, Paris
— 304 —
de Cyperus Adami, due à l’observation d’un akène trop jeune : à maturité,
l’akène n’est pas « triquetrum lateribus concavis », mais au contraire
trigone-renflé dans sa moitié supérieure, de telle sorte que les faces sont
très convexes, et les angles fort peu distincts.
Cyperus Meeboldii Kükenthal
Fedde Repert. 18 : 345 (1922); Pflanzenreich IV, 20 : 309 (1936); Chermezon,
Arch. Bot. Caen 7, mém. 4:11 (1936); Trochain, Contr. Et. Végét. Sénégal : 370
(1940); Berhaut, Bull. Soc. Bot. Fr. 100 : 174 (1953); Flore du Sénégal : 226 (1954).
— Cyperus Adami M. Raymond, Bull. Soc. Bot. Fr. 106 : 145 (1959), syn. nov.
Type : Meebold 11257, Inde (Deccan) : Badami (B, détruit).
Néotype proposé : Peter 10734, Tanganyika, entre Mkomasi et
Mkumbassa, ait. 500 m, 4.6. 1915 (B,P)!
Répartition. — Sénégal : Trochain 4712 p.p. (mêlé à Mariscus arislalus),
Diaondoun près Saint-Louis, 19.9.1934 (P)! Berhaul 1584, Ouassadou, nov. 1951 (P)!;
Adam 12353, Rhaddar près Linguère, 18.9. 1956 (type de C. Adami, P)!; 12389 p.p.,
Lagbar, 20.9.1956 (P)!; J. et A. Raynal, 6296 Ndiakher près Saint-Louis, 28.8.1960!;
Audru 2215, Ross-Bétio, 21.8.1965 (herb. 1EMVT, Maisons-Alfort) ! ; 2714, S de N’diol,
24.9.1965 (herb. IEMVT)!; 2640, N de Saveigne, 19.9.1965 (herb. IEMVT)!; — Mali :
un échantillon de Dakar (IFAN) porte seulement une étiquette polycopiée : « Duong
Huu Thoi, Delta du Niger 1964 »; il s’agit du delta interne du Niger, ou Macina, où
travailla ce botaniste; mais il parcourut aussi d’autres régions à la même époque;
cette série de récoltes a été étiquetée à Dakar de façon très douteuse, et en l'absence
d'étiquette manuscrite du collecteur cette localité de C. Meeboldii, quoique plausible,
mérite d’être confirmée. — Tchad : Gillet 360, Ennedi S, Bachikélé, 20.8.1957 (P)!;
532, Ennedi S, 29.8.1957 (P)!; 1037, rocher de Koma, Ennedi W. 13.8.1958 (P)!;
1069, 1075, ouadi Baaba, 20.8.1958 (P)!; 1576, Gourka Aihor, Ennedi, 30.8.1959 (P)!;
2044, mare de Tokomichi, Ennedi, 12.8.1962 (P)!; 2171, environs de Kehei, Ennedi
central, 28.8.1962 (P)!; 2243, entre les ouadi Toutou et Dichina, 10.9.1962 (P)!; 3271,
mare de Koinamena, Ennedi E, 26.8.1964 (P)!; — Tanzanie : Peler 10734, néotype;
10443, près de Pangani, 6 km NE Buiko, ait. 600 m, 30.5.1915 (B, P)! — Inde :
holotype.
Écologie : Au Sénégal, l’écologie de Cyperus Meaboldii est fort
bien indiquée dans les notes de J. G. Adam reproduites par Raymond :
« Il vit en petits peuplements clairs dans des sols argilo-siliceux, humides
en saison des pluies, ne se fissurant pas en desséchant ». Les notes de
H. Gillet dans l’Ennedi montrent que là aussi la plante se cantonne aux
sols argileux brièvement inondés : petites cuvettes, grèves de mares,
abords d’ouadi. Nous avons pu observer, pendant plus d’un an de culture,
à Dakar, que ce Cyperus est un géophyte : la base de la tige se renfle en
un petit corme recouvert de fibres noirâtres nombreuses, restes de vieilles
gaines foliaires. Ce corme, enterré à faible profondeur (1-2 cm), subsiste
seul après la courte période végétative, la plante disparaissant complète¬
ment de la surface du sol. L’année suivante, les pluies remettent le corme
en vie active, les pousses apparaissent, mais la floraison ne se produit
qu’au plus fort des pluies, lorsque les zones les plus hautes des bas-fonds,
et les petites cuvettes très courtement inondables, que colonise la plante,
ont été suffisamment humectées.
Source : MNHN, Paris
— 305 —
Il existe en Afrique tropicale un autre Cyperus, très affine de C. Mee-
boldii, dont il ne semble se distinguer que par des caractères quantitatifs :
les dimensions de l’inflorescence, de l’épillet, de la glume de l’akène, sont
à peu près doubles; c’est ce qui amena sans doute Berhaut (1953) à le
décrire comme var. gigas de C. Meeboldii. Seule la taille des deux plantes
est tout à fait comparable, malgré l’observation de Berhaut, c’est-à-dire
5-15 cm, parfois même jusqu'à 18.
Dans l’herbier de Paris, la plante de Berhaut s’est révélée identique
à une espèce décrite par Clarke sur du matériel de Chevalier, Cyperus
monosligma C. B. Clarke. L’examen du matériel, qui ne présente aucun
intermédiaire vers C. Meeboldii, nous a prouvé que la distinction entre
ces deux plantes, quoique essentiellement quantitative, est suffisamment
bien tranchée pour qu’on maintienne sans hésitation leur statut d’espèces
distinctes. D’après la littérature, C. monosligma C. B, Cl. ne diffère de
C. clavinux C. B. Cl. (décrit du Nigeria) que par son style indivis. La
description originale de Cyperus clavinux fait état d'un « style short;
branches 3, long ». Kükenthal, cependant, inclut l’espèce dans sa liste
de Cyperus pouvant présenter un style indivis (voir plus haut) ; il indique
dans la description qu’il donne de cette plante : « Stylus longus indivisus
vel 3-2-fidus ». Ce caractère de style indivis a-t-il été observé par Küken¬
thal sur le type ou sur le second échantillon cité (Peter 34123, Tanga-
nyika)? Nous l’ignorons, mais nous constatons néanmoins que Küken¬
thal, même en observant cette variation, qui pourrait être considérée
comme importante, n’en a cependant pas tenu compte, en face de l’homo¬
généité du matériel par ailleurs.
Nous avons voulu examiner le type de Cyperus clavinux pour le
comparer à ses descriptions et à C. monosligma. Nous remercions vivement
Mr. Dandy, Keeper de l’herbier du British Muséum (Natural History),
d’avoir bien voulu nous prêter un isotype (l’holotype est une feuille unique
portant les deux spécimens — syntypes — Vogel 64 et 65) ; cet isotype
consiste en un pied unique sur lequel nous avons pu observer : 1) que tous
les styles sont indivis, ce qui contredit la description de Clarke; 2) que la
plante est en tous points conspécifique de C. monostigma C. B. Clarke.
On peut évidemment envisager la possibilité d’un matériel-type
hétérogène, hypothèse renforcée par le fait qu’il réunit deux spécimens
que Vogel, en les numérotant différemment, semble avoir distingués;
cependant, aucun des cypérologues ayant examiné la totalité de ce
matériel n’a émis cette opinion. Grâce à l’amabilité de Mr. Lewis, du
British Muséum, (nous avons obtenu confirmation (in litt.) de l’homogé¬
néité du type : tous les styles sont indivis. Les deux numéros 64 et 65
semblent avoir été réunis par Vogel lui-même, et ne cons'ituent en réa¬
lité qu’un échantillon unique. Reste à expliquer l’erreur de Clarke.
L’observation d’un style trifide peut résulter, à notre avis, de la dilacéra¬
tion, au cours d’une dissection, d’un style indivis, les trois faisceaux
vasculaires qui l’irriguent pouvant alors être pris pour des branches
stigmatiques. En tout état de cause, nous considérons donc comme établie la
synonymie entre les deux espèces de Clarke, C. clavinux ayant la priorité.
Source : MNHN, Paris
— 306 —
Miss S. Hooper, de l’Herbier des Royal Botanic Gardens de Kew, qui
a elle aussi examiné le type de C. clavinux, a bien voulu nous commu¬
niquer plusieurs spécimens de cette espèce récemment récoltés en Afrique
orientale. Nous lui sommes très reconnaissant de son aide précieuse.
Comme dans le cas de C. Meeboldii, le matériel est-africain est très sem¬
blable à celui d’Afrique centrale; nous avons là deux espèces d’affinité
évidente, dont les aires de répartition sont en grande partie communes,
les écologies comparables (quoique C. clavinux semble, d’après les indica¬
tions des collecteurs, préférer les sols sableux), et la ressemblance morpho¬
logique frappante. La différenciation de ces deux taxa pourrait bien
être attribuée à un fait génétique simple, tel qu’une polyploïdie; ceci
n’est pas de notre ressort, et n’est présenté qu’à titre d’hypothèse. Ce
dont nous sommes sûrs, c’est que ces deux espèces appartiennent à un
même groupe naturel, et qu’en conséquence la classification de Küken¬
thal est, au moins pour ce groupe, entièrement à revoir. Il place en effet
C. Meeboldii dans la sect. Dichoslyiis (P. Beauv.) Baill., C. clavinux dans
la sect. Rupeslres C. B. Clarke, et son synonyme C. monosligma dans la
sect. Platyslachyi Kunth...
Cyperus clavinux C. B. Clarke
in Dur. et Schinz, Consp. Fl. Afr. S : 551 (1895), nom. nud.; in Thiselt.-Dyer,
Fl. Trop. Afr. 8 : 319 (1902); Kükenthal, Pllanzenreich IV, 20 : 304 (1936).
— Cyperus monosligma C. B. Clarke in Chev., Mém. Soc. Bot. Fr. 2, mém. 8 : 20
(1907), excl. specim. Chevalier 4170'; Kükenthal, Pllanzenreich IV, 20 : 281 (1936),
syn. nov.
— Cyperus Meeboldii var. gigas Berhaut, Bull. Soc. Bot. Fr. 100 : 174 (1953),
syn. nov.
PI. 2, fig. 7-9.
Type : Vogel 64/65, Nigeria : Bornu (BM)!
Répartition. — Nigeria : type. — Tchad : Chevalier 9609 bis, 9610, Moula,
25-31.8.1903 (syntypesde C. monosligma, P)!: 9679 bis, El Amer, 25-31.8. 1903 (P)!;
Créac'h 195, Madkous Abakar, 20.10.1938 (type de C. Meeboldii var. gigas, P)! —
Tanzanie : Peter 34123 a, Uyansi, lac Tschaya, 1240 m (B)!. — Malawi -.Robinson 4443,
5 km SE Fort Hill, seasonally damp ground, 11.3.1961 (K)! — Zambie : Robinson 4S4,
Mbeza, 15 mi. N Mapanza, 3300 ft., sandy ground, 21.1.1954 (K)!; 1407, Katombora,
dried out sandy turf, 3000 ft., 3.4.1956 (K)! — Rhodésie : Hornby 2386, Hartley distr.,
Poole farm, 4000 ft., 27.2.1945 (K)!
Dans l’herbier du Muséum, Berhaut a rapporté à son C. Meeboldii
var. gigas l’une de ses récoltes du Sénégal. L’étude de ce spécimen, dont
1. Ce spécimen (qui est un Pycreus Scaellae Cherm., difficile à confondre, sous la
loupe, avec C. clavinux ) ne porte aucune indication manuscrite de Clarke; celui-ci a
examiné les récoltes de Chevalier en août 1905, et n'aurait pas manqué, s.il l'avait
étudié, de joindre à ce spécimen son determinavit, comme il l'a fait pour les syntypes
Chevalier 9609 bis et 9610. Cet échantillon ne doit pas à notre avis, être considéré
comme syntype de C. monosligma. 11 est très possible que la détermination soit due à
A. Chevalier lui-même, qui aurait ajouté, de son .propre chef, au manuscrit de
Clarke, l’indication du spécimen de Brazzaville.
Source : MNHN, Paris
— 307 —
PL. 2 — Cgperus lalerilicus J. Rayn. : 1, vue d'ensemble x 1 ; 2, section longitudinale du
corme x 10; 3, épillet x 3; 4, glume x 20; 5; akène mûr x 20; 6. fleur jeune x 30. —
Cyperus clauinux C.B. Clarke : 7, inflorescence x 1 ; 8, glume x 20 ; 9. akène mûr x 20
Dessin de A. Raynal; 1 à 6 d'après Berhaut 1722,, 7 à 9 d’après Créac'h 19X.
Source : MNHN, Paris
— 308 —
l’aspect général offre déjà quelque singularité, nous a montré qu’il s’agis¬
sait d’une espèce différente, se rapprochant de la sect. Rupestres par ses
glumes plurinerves, tout en restant par ailleurs assez affine des C. clavinux
et Meeboldii. Comme les espèces endémiques du Sénégal, déjà peu nom¬
breuses, se raréfient de plus en plus actuellement par suite de synonymies
nouvelles, nous avons longtemps hésité avant de décrire cette plante;
cependant, ayant vainement essayé de la rapporter à une autre espèce
de Cyperus à style indivis, nous lui donnons le nom de Cyperus lateriticus,
en raison de l’écologie du seul échantillon connu de nous. Il se peut que
cette plante, qui vient du Sénégal oriental, pas très loin du Fouta Djalon,
soit une endémique des « bowé » de ce massif, non encore détectée en
Guinée.
Cyperus lateriticus J. Raynal, sp. nov.
Herba parva geophytica, 10-12 cm alta, perennans rhizomate minimo
bulboso vaginis mortuis fibrosis brunnescentibus obtecto. Caulis gracilis
triqueter, 0,6 mm latus. Folia omnia basilaria, filiformia, 5-9 cm longa, 0,3 mm
lata, marginibus valde involutis. Bracteae 2, inflorescentiam longe superantes,
ima 4-6 cm longa. Infloiescentia in capitem hemisphaericum vel ovatum
contracta, spiculis maturitate sursum arcuatis. Spiculae 5-10, 15-40-florae,
7-17 mm Iongae, 2,2 mm latae. Squamae valde imbricatae, 2,2 mm longae,
0,8 mm latae, carina viridi obvia in mucronem brevem leviter excurrentem
desinente, lateribus pallide stramineis conspicue 4-5-nerviis. Stamina typice 3,
sed 2 lateralia in speciminibus examinatis (an semper?) abortiva, anterior
fertile anthesi filamento longo, anthera lineari 1 mm longa apice non producta.
Stylus longus indivisus vel rarissime apice breviter partitus (an dilaceratus?).
Achaenium nigrum, 1 mm longum, turbinatum trigonumque faciebus conve-
xis, angulis bene distinctis, apice minime apiculatum, basin versus in stipitem
cuneatum valde constrictum. PI. 2, fig. 1-6.
Affinis C. clavinuci, sed spiculis erectis, angustioribus, squamis per totam
superficiem nervatis, achaenio angulis magis conspicuis differt.
Holotype : Berhaul 1722, Sénégal : « Maël près Tambacounda,
mare latéritique, 19.9.1953 » (P)! Isotypes : K, BR, B.
Nous ferons quelques remarques sur le nombre d’étamines dans les
trois espèces précitées, qui pourrait être jugé, d’après les descriptions
existantes, comme un caractère différentiel. Pour C. Meeboldii, Küken-
thal indique une étamine; pour C. clauinux ce nombre ne figure dans
aucune description; pour son synonyme C. monostigma, seul Kükenthal
dit : « Stamina 2 (teste Clarke) »; pourtant Clarke n’a, dans aucune publi¬
cation à notre connaissance, décrit les étamines de cette espèce ; l’indica¬
tion figure peut-être dans ses manuscrits conservés à Kew.
En fait, nous avons pu, chez C. clavinux, C. lateriticus et C. Mee¬
boldii, observer que les étamines sont toujours typiquement au nombre
de trois, mais que, d’une façon très générale, les deux étamines latérales
ne se développent pas, et restent à l’état d’ébauches avortées (PI. 2, 6)
Source : MNHN, Paris
— 309 —
parfois très petites (chez C. Meeboldii en particulier, où leur observation
est très délicate). Exceptionnellement le développement d’une étamine
latérale a pu être constaté (dans une fleur d’un C. Meeboldii du Sénégal),
la fleur ayant alors deux étamines fertiles. Toujours est-il qu’aucune
différence véritable, utilisable taxinomiquement, ne peut être relevée
à ce point de vue entre les trois espèces.
Nous donnerons pour conclure une clef de trois espèces affines étu¬
diées :
Epillets de 4-6 X 1,5-1,8 mm, en tête compacte de 8-15 mm de dia¬
mètre; glumes de 1,3 X 0,5 mm, devenant souvent à maturité
d’un brun ferrugineux plus ou moins foncé. Akène long de 0,5-
0,6 mm. C. Meeboldii Kük.
Epillets de 8-18 X 2,2-2,8 mm, en inflorescence capitée de 11-23 mm
de diamètre; glumes restant pâles, de 2,2-2,6 X 0,8-1 mm; akène
long de 0,9-1,1 mm.
Epillets dirigés en tous sens, droits, larges de 2,7-2,8 mm;
glumes sans nervures sur les faces, mais avec seulement une
nervure très proche de la carène ; akène à angles arrondis.
. C. clavinux C. B. Clarke.
Epillets recourbés vers le haut, larges de 2,2 mm; glumes à faces
4-5-nervées; akène à angles nets. C. lateriticus J. Rayn.
Ouvrages consultés
1. Berhaut J. — Nouveautés dans les Cypéracées du Sénégal, Bull. Soc. Bot.
Fr. 100 : 173-176 (1953).
2. Berhaut J. — Flore du Sénégal, 300 p., Dakar (1954).
3. Chermezon H. — Contribution à la flore cypéroiogique du Sénégal. - Cypéracées
récoltées par M. Trochain, Arch. Bot. Caen 7, mém. 4, 32 p. (1936).
4. Clarke C.B. — Cyperaceae, in Durand Th. et Schinz H., Conspectus Florae Afri-
canae 5 : 526-692 (1895).
5. - — Cyperaceae, in Thiselton-Dyer W. T., Flora of Tropical Africa
8 : 266-524(1901-02).
6. - — Cyperaceae, in Chevalier A-, Novitates florae africanae, Mém.
Soc. Bot. Fr. 2, mém. 8 : 26-29 (1907).
7. Kükenthal G. — Cyperaceae (Cypereae), in Engler A. et Diels L., Das Pflan-
zenreich IV, 20, 671 p. (1936).
8. Raymond M. — Un nouveau Cyperus du Sénégal, Bull. Soc. Bot. Fr. 106 : 145
(1959).
9. Trochain J. — Contribution à l’étude de la végétation du Sénégal, Thèse doc¬
torat, Mém. l.F.A.N n° 2, 433 p., Paris (1940).
Source : MNHN, Paris
Source : MNHN, Paris
INFORMATIONS
M. R. Letouzey, Conservateur des eaux et forêts, chargé de recher¬
ches au Centre national de la Recherche scientifique, attaché au Labora¬
toire de Phanérogamie du Muséum national d’Histoire naturelle, a bril¬
lamment soutenu, le 4 mai, devant la Faculté des sciences de l’Univer¬
sité de Toulouse, une thèse de Doctorat d'État sur le sujet : « Étude
phytogéographique du Cameroun ». Il a obtenu la mention très hono¬
rable et les félicitations du Jury, présidé par M. le Professeur Trochain.
MISSIONS
M. le Professeur A. Aubréville, M. N. Hallé, Mme A. Le Thomas
effectuent à partir du mois de juin, une mission au Centre biologique de
M. le Professeur Grassé, à Makokou-Bélinga, Gabon.
M. R. Letouzey, partira en juillet au Cameroun pour une nouvelle
mission de cinq mois.
Source : MNHN, Paris
ÉDITIONS DU CENTRE NATIONAL DE LA RECHERCHE SCIENTIFIQUE
C.C.P. PARIS 9061-11
15, quai Anatole-France — PARIS 7 e
Tél. : 705.93.39
SERVICE DE LA CARTE DE LA VÉGÉTATION DE LA FRANCE
Directeur P. REY
Carte au 1/200 000
81-82-CORSE
par G. DUPIAS, H. GAUSSEN, M. IZARD et P. REY
75 x 106 . 30 F
21-BREST
par R. CORILLON
75 x 106, une notice de 30 pages.30 F
Source : MNHN, Paris
ACHEVÉ d’imprimer LE 30 JUIN 1966
SUR LES PRESSES DE L’iMPRIMERIE
FIRMIN-DIDOT = PARIS-MESNIL-IVRY
Source : MNHN, Paris
2423. - Dépôt légal : 3® trimestre 1666
Source : MNHN, Paris
Source : MNHN, Paris